L'une des premières pièces jouées devant les octogénaires fut Retour à la terre de Plume Latraverse.

Le pouvoir de la musique

Il est facile d’oublier le pouvoir de la musique, surtout pendant l’été, alors qu’un festival n’attend pas l’autre. Les vedettes défilent sur nos scènes, toujours plus «big», souvent appuyées par des gadgets qui produisent plus de lumière que 10 000 soleils. Les notes se succèdent et finissent par se confondre, surtout quand les soirées sont un peu trop arrosées.

Une expérience que j’ai vécue pendant mes vacances, dans une résidence pour personnes âgées de Longueuil, a remis les choses dans leur juste perspective. Ça s’est passé un jeudi après-midi, à l’occasion du spectacle hebdomadaire présenté dans la salle communautaire. Ce jour-là, c’est le beau Alexis, un homme dans la trentaine, qui devait chanter en s’accompagnant à la guitare acoustique.

«Alexis! Alexis! Alexis!» Une femme assise dans la première rangée scandait le nom de l’interprète d’une voix chevrotante, mais néanmoins enjouée. Comme la majorité des spectateurs, elle était confinée dans un fauteuil roulant, mais son enthousiasme n’avait rien à envier à celui des fans d’Éric Lapointe sur la Zone portuaire de Chicoutimi.

Arrivé avec un peu de retard pour cause de trafic intense, l’Alexis en question a vite mis le public dans sa main. L’une des premières pièces fut Retour à la terre, celle où Plume répète «Oui, nous avons le soleil». Un choix surprenant, mais drôlement efficace, puisque l’espace dégagé en face de lui s’est rempli de danseurs. Des octogénaires se sont laissés porter par le rythme entraînant, une dame poussant l’audace jusqu’à courir, appuyée sur sa marchette.

Ces gens qui sont en perte d’autonomie, dont les capacités intellectuelles et physiques se sont érodées, renouaient ainsi avec la notion de plaisir. D’autres chansons ont été livrées, des succès d’Elvis, Roy Orbison et Pagliaro (oui, J’entends frapper). Toutes ont produit le même effet miraculeux, comme si, pendant une heure, la vie était devenue autre chose qu’une parenthèse entre deux repas.

Un autre miracle fut la présence d’un couple de danseurs, l’un des plus assidus sur la piste. L’homme semblait alerte, tandis que sa compagne, dont on devine qu’elle fut jolie, suivait le rythme sans exprimer nulle émotion, la tête penchée, le regard figé. On les sentait unis, malgré tout, comme engagés dans une cérémonie sacrée, rappel d’un bonheur de plus en plus fragile, susceptible de s’interrompre à tout moment.

À la fin du spectacle, qui a duré une heure, les visages étaient rayonnants, y compris ceux des personnes en fauteuil roulant qui attendaient leur tour devant l’ascenseur avant de regagner leur chambre. Pas étonnant, puisque pour plusieurs d’entre elles, ce rendez-vous constitue le moment le plus précieux de la semaine, une preuve supplémentaire du pouvoir de la musique.