Dave Noël, un historien originaire du Lac-Saint-Jean, vient de produire une oeuvre majeure, intitulée Montcalm, général américain. Elle remet en cause la perception qu’on avait de ce personnage, laquelle a été noircie par le livre de Guy Frégault La Guerre de la Conquête, paru en 1955.

Le portrait de Montcalm, revu et corrigé par Dave Noël

Il sont rares, les livres qui modifient le regard qu’on porte sur le passé. Or, c’est le cas de Montcalm, général américain, un ouvrage de près de 400 pages écrit par Dave Noël, un historien originaire du Lac-Saint-Jean. Publiée chez Boréal, son analyse des campagnes menées par le militaire en Nouvelle-France révèle un portrait différent de celui qui s’est imposé depuis la sortie, en 1955, du classique de l’historien Guy Frégault La Guerre de la Conquête.

L’impact de ce livre fut si grand que ses conclusions sont demeurées paroles d’Évangile pendant plus de 60 ans. Même en 2009, l’année où on a souligné le 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham, personne n’a ressenti le besoin de remettre en question l’idée voulant que Montcalm porte sur ses seules épaules le poids de cette défaite.

« On est passé à côté d’une belle occasion, ce qui m’a incité à amorcer des recherches qui se sont étalées sur sept ou huit ans. Depuis Frégault, la Guerre de la Conquête n’avait jamais été analysée en détail par un historien », a souligné Dave Noël au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès. C’est au fil de cette démarche qu’une vision nouvelle s’est imposée à lui, différente de celle du général venu de France, issu de l’aristocratie, qui ne comprenait rien à la réalité de la guerre en Amérique du Nord.

C’est dans cette perspective que sa relation avec le gouverneur de la Nouvelle-France, le Canadien Vaudreuil, fait l’objet d’une relecture. « Sensible au mouvement de décolonisation qui avait cours dans les années 1950, Frégault a joué sur la dualité entre le Canadien et l’aristocrate qui, en principe, était son subordonné. Le problème est que Vaudreuil n’avait acquis aucune expérience de combattant avant la Guerre de la Conquête. Il affichait de grosses limites au plan tactique », énonce l’historien.

Des documents révélateurs

Pour asseoir son propos sur des bases solides, Dave Noël a épluché tous les documents pertinents, ce qui comprend le journal tenu par le général de 1756 jusqu’en 1759, de même que ses papiers personnels. Ceux-ci sont d’autant plus révélateurs que Montcalm n’a pu les épurer, comme plusieurs de ses collègues avaient l’habitude de le faire à la fin de leur carrière. Confiés au chevalier de Lévis, ils ont abouti en France parmi ses archives familiales. C’est en 1888 seulement que leur existence fut dévoilée.

« Alors qu’on présentait Montcalm comme une aristocrate en décalage par rapport au milieu où il a servi, ses papiers montrent que cet homme avait le sens de la collégialité. Il demandait l’avis de ses subalternes et s’y ralliait parfois. On sent également un attachement envers les colons, de même que la Nouvelle-France, dont il se faisait l’avocat auprès de la cour. Sans être un héros, on constate que le général a été à la hauteur de sa tâche », estime l’historien.

Le prestige de Montcalm s’est apprécié lors de ses premières campagnes menées en terres d’Amérique. Souvent confronté à des forces supérieures en nombre, il a pratiqué ce qu’on appelait la petite guerre, faite d’embuscades, de captures de prisonniers, aux fins de renseignement. « Il avait subi la petite guerre en Europe, face aux Hongrois et aux Italiens, et l’a mise en pratique ici, notamment pendant la bataille de Carillon », rapporte Dave Noël.

Le général a aussi appris à commander des troupes formées de soldats réguliers, mais aussi de miliciens et de combattants amérindiens. « À partir de 1757, il a dû parlementer avec 20 nations différentes, ce qui constituait une lourde tâche », fait observer l’historien, dont l’une des sources importantes, tout au long du livre, fut les papiers du chevalier de La Pause. Il les décrit comme de précieux documents en dépit du fait que ces textes rédigés par des frères d’armes, transcrits par ses soins, ne sont pas signés.

Les batailles remportées depuis l’arrivée de Montcalm n’avaient pas modifié l’équilibre des forces, nettement favorable à l’Angleterre. Elle s’appuyait sur un million de colons, comparativement à 70 000 pour la Nouvelle-France, et avait la capacité d’envoyer des troupes régulières en renfort, directement de la mère patrie. « Le général ne pouvait subir aucune défaite », résume Dave Noël, afin d’illustrer le contexte dans lequel s’est déroulé le choc du 13 septembre 1759, sur les plaines d’Abraham.

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IL N'A PAS PERDU PAR SA FAUTE

Il est indéniable que Montcalm a perdu la bataille des plaines d’Abraham et que celle-ci a sonné le glas de la Nouvelle-France, malgré la victoire remportée par le chevalier de Lévis l’année suivante, à Sainte-Foy. Ce que démontre l’historien Dave Noël dans le livre Montcalm, général américain, cependant, c’est que le général avait peu d’outils à sa disposition pour tourner à son avantage la fortune des armes.

Il faut rappeler que Québec avait été ravagée par les bombes, ce qui fait dire à l’auteur qu’elle ressemblait à Sarajevo au plus fort de la Guerre des Balkans. Les campagnes avaient été dévastées par la politique de la terre brûlée préconisée par les Anglais, ce qui avait accentué la pénurie de vivres affligeant la colonie. Ajoutez le déséquilibre des forces et les renforts sur lesquels pouvaient compter les Habits rouges, qui s’étaient insinués dans la brèche de l’anse au Foulon, et vous obtenez l’équivalent d’une tempête parfaite.

Dans le livre, Dave Noël s’attarde aux options que Montcalm aurait pu soupeser à partir du moment où les troupes de Wolfe se sont profilées sur les plaines. Ces choix qui n’en étaient pas montrent que le temps jouait contre le Français, ce que démontrait la présence de canons anglais à proximité de la ligne de front. Encore quelques heures et ils auraient semé la mort dans les rangs français.

« Ce n’est pas vrai, non plus, que Montcalm a dormi trop longtemps ce matin-là, une légende tenace dont l’origine réside dans la dernière partie de son journal, rédigée par un autre officier. C’est cet homme, le capitaine d’artillerie Montbeillard, qui est retourné se coucher », révèle l’historien. Enfin, il démontre que le lieu où s’étaient alignées les forces de la colonie, les buttes à Neveu, n’était pas aussi hospitalier qu’on l’a prétendu.

« Elles étaient adossées aux remparts de la ville, ce qui ne constituait pas une bonne position défensive. En face, les troupes de Wolfe avaient commencé à se retrancher. Il fallait donc attaquer rapidement. Sinon, il aurait été impossible de les déloger. Une armée aguerrie aurait pu y arriver, mais pas celle dont disposait Montcalm », laisse entendre Dave Noël.

Donner l’assaut représentait donc un moindre mal, l’ultime coup de dés qui, on le sait, a bien mal tourné. Notons en passant que les plaines d’Abraham étaient plus vastes que l’espace qui porte ce nom aujourd’hui. « Elles s’étendaient jusqu’au chemin Sainte-Foy et le choc principal est survenu entre les rues Cartier et Salaberry », indique l’historien, dont l’un des plaisirs consister à jogger dans ce quartier. C’est ce qui s’appelle rester près de son sujet.

Il ajoute que ses recherches ont fait des principaux protagonistes des hommes de chair et de sang, pas juste une série de noms et de dates. Dans son univers mental, en effet, il y a un espace qui correspond à la ville de Québec à la fin des années 1750, une société à laquelle le Jeannois s’est attaché. « J’ai maintenant un deuil à faire, mais il reste tant de choses à explorer. On cherche encore la fosse principale où reposent les morts de la bataille des plaines », donne en exemple Dave Noël.