L’expérience vécue grâce au projet Treize à table a donné à Michel Marc Bouchard le goût d’écrire d’autres nouvelles. En attendant, il est engagé dans un projet ambitieux, un opéra ayant pour titre La beauté du monde.

Le jour où Michel Marc Bouchard a rencontré son idole

Elle est longue, la liste des publications portant la signature de Michel Marc Bouchard. Quelque chose comme trois pages. On y trouve ses pièces de théâtre, pour l’essentiel, les versions originales en français, couplées à de nombreuses traductions. Or, tout en bas, une mention fait figure d’exception : le recueil Treize à table, auquel a contribué le dramaturge originaire de Saint-Coeur-de-Marie. Il renferme une nouvelle intitulée Des confitures pour Pina Bausch.

Publié chez Druide sous la direction de Chrystine Brouillet et de Geneviève Lefebvre, le livre s’ouvre sur un texte de sept pages qui laisse filtrer l’humour de l’auteur, sur le mode de l’autodérision. Il relate un fait réel, un déjeuner à Rideau Hall en compagnie de la gouverneure générale de l’époque, Adrienne Clarkson, et de la chorégraphe Pina Bausch, de passage à Ottawa afin de présenter un spectacle au Centre national des arts.

Des confitures de toutes les régions du pays avaient été rassemblées pour la circonstance, et le fervent admirateur qu’était – et demeure – Michel Marc Bouchard connaissait sur le bout des doigts l’oeuvre de la grande dame. Il était heureux, excité, à l’idée de converser avec son idole, mais comme on le devine, les choses ont tourné autrement.

« Quand on rencontre une personne qu’on admire, il nous passe toutes sortes de choses par la tête. On pense à des formules convenues, on voudrait lui dire qu’on l’aime, tout en étant conscient qu’elle a entendu ça tellement de fois », a énoncé l’auteur mardi, lors d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès. Parfois, c’est l’autre qui prend l’initiative, comme c’est arrivé à une femme de sa connaissance, assise à côté de Mick Jagger. Mais lui n’a pas eu cette chance.

« Il était clair que ce jour-là, Pina Bausch aurait voulu être ailleurs, sans doute avec ses danseurs, plutôt qu’avec deux inconnus, fait-il remarquer. En plus, elle avait des problèmes respiratoires spectaculaires, le genre de toux de cigarette qui va te chercher les entrailles, et c’était malaisant. Il y a eu un grand clash entre la femme qui a inventé la danse-théâtre et celle que j’ai vue. »

Ce rapport à la célébrité, il ne l’a jamais connu à une telle échelle, ce qui ne l’a pas empêché de vivre des expériences qui l’ont placé dans la position de l’idole, même de manière fugitive. « On m’a raconté des choses, des rencontres avec des gens que j’aurais ignorés. Je me souviens aussi d’une fois, à l’opéra d’Edmonton, où on présentait Les Feluettes. Une jeune femme, les mains tremblantes, m’avait demandé de signer son programme », rapporte Michel Marc Bouchard.

Néanmoins, il s’estime privilégié parce qu’à un moment donné, il y a eu un vrai contact entre lui et Pina Bausch, l’affaire d’une minute peut-être, pendant laquelle elle a retiré son masque de souffrance pour laisser voir un bout de son âme. « J’ai été chanceux parce que dans un documentaire de Wim Wenders, une danseuse confie qu’une année s’est écoulée avant que Pina Bausch ne lui adresse la parole. Moi, c’est arrivé après 15 minutes », lance le Jeannois, d’un ton enjoué.

C’est à l’invitation de Chrystine Brouillet qu’il a couché ce souvenir doux-amer sur le papier, comme l’ont fait des gens tels Michel Jean, Samuel Larochelle, Rafaële Germain, Érika Soucy et Patrice Godin. L’unique contrainte consistait à intégrer un élément lié à l’alimentation, dans ce cas-ci les confitures, et cette expérience lui a plu.

« J’ai peu pratiqué le genre de la nouvelle. Aussi je remercie Druide de m’avoir permis d’en produire une. Ça m’a donné le goût d’en écrire d’autres, de me trouver à nouveau dans la position du narrateur, qui n’existe pas au théâtre. Ça me tente vraiment », assure Michel Marc Bouchard.

Un nouvel opéra : La beauté du monde

« Cet avant-midi, j’ai complété l’écriture du premier acte », a mentionné Michel Marc Bouchard mardi, au cours d’une entrevue accordée au Progrès. L’oeuvre en question a pour titre La beauté du monde et prendra la forme d’un opéra dont la musique sera composée par Julien Bilodeau, l’homme derrière Another Brick In The Wall.

Cette fois encore, c’est l’Opéra de Montréal qui portera ce projet sur les fonts baptismaux. La création est prévue pour le printemps 2021, ce qui peut sembler loin pour le commun des mortels, mais représente un échéancier serré pour le dramaturge originaire du Lac-Saint-Jean-Jean. Loin de s’en plaindre, cependant, il est heureux de constater que son idée a été retenue par la direction.

Fondée sur des faits réels, elle met en lumière le travail héroïque accompli par un ancien directeur des Musées nationaux et de l’École du Louvre, Jacques Jaujard. Faisant preuve de courage et d’ingéniosité, cet homme a vidé le célèbre musée, mis ses collections à l’abri, afin de les soustraire à la convoitise de l’occupant nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale.

« Il s’agit d’une belle histoire, puisqu’à la fin de l’Occupation, tous les tableaux, toutes les sculptures et tous les meubles anciens sont revenus au Louvre. En plus, Jacques Jaujard est tombé amoureux d’une actrice, Jeanne Boitel, qui était une espionne au service de la Résistance. L’opéra évoque cette relation qui a mené à leur mariage », fait observer Michel Marc Bouchard.

La beauté du monde sera le deuxième opéra dont il signera le livret, l’autre étant une adaptation de sa pièce Les Feluettes. Ce scénario ancré dans le passé lui permettra d’explorer le thème des exactions commises à l’endroit des trésors culturels. En filigrane, en effet, se glisseront des réflexions trouvant un écho dans l’actualité récente.

« Je suis préoccupé, entre autres, par les saccages comme ceux qui ont été perpétrés au Musée archéologique de Mossoul, en Irak, ainsi que dans la ville de Palmyre, en Syrie. Ces gestes ont été motivés par une pensée politique rétrograde, mais aussi par la cupidité, puisque de nombreux objets ont été vendus par l’État islamique afin de lui permettre d’acheter des armes », souligne Michel Marc Bouchard.

Il précise que déjà, son partenaire planche sur la partition. « Julien travaille sur des couleurs », confirme le dramaturge, dont un troisième opéra verra le jour à Toronto en 2022. Le livret s’appuie sur le texte de sa pièce intitulée Christine, la reine-garçon