Le directeur du Conseil des arts du Canada se fait rassurant sur l'avenir sur théâtre

La solution facile aurait été de se braquer. C’est ce qu’aurait pu faire Simon Brault à la suite des critiques émanant du milieu du théâtre. Au moment même où les mesures de confinement forçaient les compagnies à tirer un trait sur leur programmation, on lui a reproché de mettre tous ses oeufs dans le panier des productions numériques. Or, loin de se reconnaître dans cette description, celui qui cumule les fonctions de directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada affirme que cet art plus que millénaire continuera de fleurir dans les salles.

« Les inquiétudes exprimées sont normales. Pour qui travaille dans les arts vivants, ce qui requiert une proximité physique, un grand niveau d’interaction, les nouvelles découlant de la pandémie étaient angoissantes. Après avoir entendu parler du numérique, les gens de théâtre, qui vivaient le deuil de ne plus être capables de faire ce qu’ils avaient l’habitude de faire, l’ont perçu comme une menace. Or, la vraie menace, c’est le virus », a-t-il énoncé au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, Simon Brault affirme que le théâtre vivant aura toujours droit de cité.

Empruntant un ton conciliant, il dit avoir pris acte de l’angoisse générée par la crise sanitaire. C’est pourquoi des mesures d’urgence ont été prises, qu’une enveloppe de 55 millions $ fut distribuée à travers le Canada. À ses yeux, cette aide est d’autant plus opportune que la relance des arts de la scène, toutes disciplines confondues, surviendra tardivement. Encore aujourd’hui, en effet, elle se bute à la notion de proximité, tant sur la scène qu’au sein de l’assistance.

« On sait qu’il n’y aura pas de spectacles vivants avant 2021, que la crise pourrait durer de six mois à trois ans. Il s’agit d’une situation extraordinaire qui nous amène à réfléchir à plein de choses que nous tenions pour acquises à l’intérieur du système actuel, analyse Simon Brault. Le modèle n’a pas changé depuis longtemps. Nous en sommes à sauver les meubles pour que le théâtre ne disparaisse pas, mais après, je suis convaincu qu’il va retrouver son droit de cité. »

Si le patron du Conseil des arts du Canada parle de sauver les meubles, c’est en raison de la fragilité des compagnies théâtrales. « Elles seront en danger si nous ne les soutenons pas suffisamment, mais le message est que nous serons là, comme c’était le cas avant la crise. Nous accompagnerons chaque secteur du monde de la culture, selon ses circonstances, et je suis sûr qu’à la fin de tout ça, nous aurons des surprises », laisse-t-il entrevoir.

Bien sûr, Simon Brault croit que le théâtre virtuel fait partie de l’équation, que des productions empruntant aux ressources du numérique donneront naissance à des oeuvres qui ne seront ni de la télévision ni du cinéma. À ses yeux, cependant, le spectacle en salle a encore de beaux jours devant lui. Quand la crainte du virus s’estompera, ceux qui l’appréciaient auparavant y reviendront, ce qui comprend les amateurs de théâtre.

« Les 50-60 ans ont toujours été nombreux à assister aux spectacles. Ils ont acquis de nouvelles habitudes pendant le confinement, se sont mis à consommer de la culture via le numérique, mais je ne crois pas que ça menace les arts vivants, avance Simon Brault. Dès la réouverture des salles, ils auront un appétit pour ça, ce qui me fait dire que le théâtre, dont l’offre est puissante, a beaucoup d’avenir. »

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UNE OFFRE PLUS RICHE

Ceux qui ont l’impression que le Conseil des arts du Canada a profité de la pandémie pour investir davantage dans le numérique ont tout faux, affirme son directeur et chef de la direction, Simon Brault. Les sommes versées dans les derniers mois émanaient d’une enveloppe constituée bien avant que le coronavirus ne devienne un sujet de conversation à la mode.

«Nous n’avons pas inventé la stratégie numérique récemment. Ça fait quatre ans que nous y travaillons et elle représente 10% de tous nos investissements. Comme le gouvernement fédéral a doublé notre budget, qui est passé de 180 millions $ à 360 millions $, nous y consacrerons 35 millions $ en 2020», fait-il remarquer.

Si on a pu croire que l’enveloppe avait augmenté dans la foulée de la crise sanitaire, c’est en raison d’un assouplissement des normes se rapportant au Fonds numérique, laisse entendre Simon Brault. «On voyait venir la vague et on s’est ajustés vite. Près de 3000 projets ont été soumis», précise-t-il.

Le moment était opportun, selon lui, parce que les salles de spectacle avaient fermé leurs portes pour une période indéterminée, tandis que des millions de Canadiens vivaient l’expérience du confinement. On évalue à 80% le nombre de personnes touchées par cette mesure gouvernementale, des gens qui, subitement, ont eu plus de temps libre que prévu.

«L’argent investi à même le Fonds numérique, constitué en 2017, amplifie tout ce qu’on fait ailleurs. Ça touche la littérature, les arts visuels, toutes les formes d’art», rappelle le patron du Conseil des arts du Canada, qui estime que cette initiative était nécessaire, eu égard à la croissance phénoménale du numérique, partout sur la planète.

Un rattrapage s’imposait et même s’il est tôt pour dresser le bilan de l’expérience vécue au printemps, Simon Brault la juge éminemment positive. Des deux côtés, chez les créateurs comme chez les consommateurs de culture, la pause dictée par la crise sanitaire a généré des retombées substantielles.

«En ce qui touche la création, il y aura désormais une offre plus riche, plus diversifiée. Par ailleurs, on sait que les gens confinés ne se sont pas contentés d’aller sur Netflix ou sur le site de Madonna. Ils ont accédé à des contenus locaux, ce qui a amené un nombre record de personnes à voir jouer l’Orchestre Métropolitain dirigé par Yannick Nézet-Séguin», donne-t-il en exemple.


« On sait qu’il n’y aura pas de spectacles vivants avant 2021, que la crise pourrait durer de six mois à trois ans. Il s’agit d’une situation extraordinaire qui nous amène à réfléchir à plein de choses que nous tenions pour acquises à l’intérieur du système actuel. »
Simon Brault

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PÉRENNISER LES PETITES COMPAGNIES

Parmi les défis qu’entend relever le Conseil des arts du Canada dans les prochaines années, l’un des plus importants, même s’il ne fait guère la manchette, se rapporte aux petites compagnies. Elles sont omniprésentes au sein du milieu théâtral, de même qu’en région, mais leur taille tend à les fragiliser.

« Le Canada est le pays où on retrouve le nombre le plus élevé de petites compagnies, rapporte Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada. Comme il y en a qui risquent de disparaître si on ne fait rien, nous devons nous poser la question suivante : ‘‘Peut-on faire autrement ? ’’ »

Conscientes de leur situation précaire, certaines organisations songeraient déjà à fusionner. Des compagnies et des festivals verraient dans cette stratégie une manière d’assurer leur pérennité. Le cas échéant, Simon Brault assure qu’il les appuiera. « Je leur confirme que nous ne les pénaliserons pas. Au contraire, nous les soutiendrons », mentionne-t-il.

Non seulement le Conseil des arts du Canada demeurera-t-il à leurs côtés après un regroupement, mais il aidera les organisations à procéder avec succès à la consolidation de leurs ressources. Ce faisant, non seulement contribuera-t-il à leur survie, mais les conditions de travail de leurs artisans s’en trouveront bonifiées.

« Au Canada, il y a 600 000 emplois générés par le monde de la culture, mais combien se situent sous le seuil de la pauvreté ? J’ai confiance qu’en rendant les organisations plus résilientes, nous permettrons à plus de gens d’avoir des conditions de travail qui ont de l’allure », affirme Simon Brault.

Dans une veine similaire, il se dit sensible à la réalité des régions, terreau fertile pour les petites compagnies. C’est ainsi que dans le contexte de la pandémie, celles-ci ont eu accès à l’aide d’urgence, au même titre que les organisations plus costaudes, souvent enracinées dans les grands centres.

« Nous sommes conscients qu’il est nécessaire de soutenir les petites compagnies oeuvrant en région. C’est pourquoi nous avons maintenu l’aide au fonctionnement tant que les salles de spectacle ne rouvriront pas leurs portes. La seule condition est qu’elles fassent autre chose, que ce soit de la recherche, du numérique ou des ateliers », fait observer Simon Brault.