Un vétéran du Festival international des Rythmes du Monde, Labess, s’est taillé un beau succès jeudi soir, lors d’un spectacle présenté sur la rue Racine.

Le charme discret des petites scènes

Jouer sur une grande scène ne constitue pas toujours un avantage, ainsi qu’on a pu le constater jeudi soir, à l’occasion du Festival international des Rythmes du Monde. Deux groupes proposant des musiques d’un intérêt équivalent, bien qu’associées à des genres différents, ont en effet connu des fortunes diverses à chaque extrémité de la rue Racine.

Les premiers à se lancer furent les membres d’Afrikana Soul Sister, qui proposent un amalgame de pièces traditionnelles provenant de l’Afrique de l’Ouest et de musique électro. Il s’agissait de leur première présence à Chicoutimi et ils avaient hérité de la scène la plus vaste, celle qui se dresse dans le voisinage de la cathédrale. La pluie avait cessé de tomber, même que l’asphalte commençait à sécher. On pouvait donc anticiper une rencontre fructueuse à tous égards.

Il n’y avait pas foule et c’était normal, vu l’heure et les circonstances. D’entrée de jeu, cependant, on a senti que les spectateurs appréciaient le travail de la formation, à commencer par la chanteuse Djely Tapa. Ils ont été touchés, séduits, par sa voix qui n’est pas que puissante, sa manière de bouger avec élégance, l’autorité naturelle qu’elle dégage.

La première pièce, qui a duré une dizaine de minutes, a aussi mis en valeur les deux percussionnistes, Fa Cissokho et Joannie Labelle. Assis côte à côte, ils ont produit un beat tantôt fluide, tantôt sauvage, pendant que le quatrième larron, Jean-François Lemieux, générait ses sons électros auxquels se mêlaient ceux de sa basse. L’ensemble était diablement efficace, laissant entrevoir une poussée de fièvre que favoriserait la tombée de la nuit.

Bien qu’il ait donné un excellent spectacle, le groupe Afrikana Soul Sister n’a pu briser la distance maintenue par les spectateurs rassemblés à l’angle des rues Racine et Bégin, jeudi soir, à l’occasion du Festival international des Rythmes du Monde.

Le miracle ne s’est pas produit, pourtant. Les gens étaient attentifs, écoutaient Djely Tapa raconter que telle ou telle chanson parlait de ceux qui travaillent le bois et la terre, des femmes ou des enfants. Or, après une quarantaine de minutes, il est devenu clair que rien ne les sortirait de leur réserve. Les artistes ont déployé tous les efforts. Ils les ont exhortés à battre la mesure, à danser sur un air qui, franchement, portait à danser, mais ce fut en vain.

Jusqu’à l’ultime composition, la très tonique Balafin Spirit, on aurait dit que le vent frais qui soufflait du Saguenay avait figé des centaines de paires de genoux, imposé une distance entre la rue et la scène. Beau joueur, Jean-François Lemieux a remercié les gens pour leur ouverture et leur écoute avant de fermer les livres. S’il avait vu ce qui se passait sur la deuxième scène, celle située à l’angle de la rue Labrecque, peut-être que le musicien aurait été moins généreux.

Le groupe Labess, mené par le chanteur et guitariste du même nom, avait déjà gagné la pleine adhésion des spectateurs lorsque l’auteur de ces lignes l’a entendu présenter la pièce suivante, un hommage à Leonard Cohen. «C’est la première fois que nous la faisons. Soyez indulgents», a-t-il demandé avant de s’approprier Dance Me To The End Of Love.

Sa voix joliment étouffée s’est parfaitement moulée au texte, tandis que la trompette et la clarinette injectaient une touche orientale, un brin mélancolique, aux arrangements. Les spectateurs formaient une masse plus dense que de l’autre côté et plusieurs dansaient doucement quand Labess les a invités à chanter. Aussitôt, 20, 50, 100 voix féminines se sont élevées. Ces émules de Jennifer Warnes l’ont accompagné jusqu’à la finale presque festive, saluée par des cris et des sifflets.

On aurait pu croire que c’était l’effet Cohen, sauf que ce degré de complicité s’est maintenu jusqu’au départ des artistes, qui ont dû revenir pour livrer une dernière pièce.

Flamenco, rumba, rythmes maghrébins: tous les replis de son répertoire avaient été explorés avec bonheur par la formation, favorisée par le caractère intimiste de l’espace qu’on lui a attribué. Une scène moins haute, moins large, jumelée à une rue plus étroite. Il y a des soirs où c’est là qu’on a le plus de fun.