Entre les murs de l’intime Côté-Cour, France Bernard a apposé sa voix aux textes du regretté poète de La Doré, Gilbert Langevin (photo), en présentant Le choix des armes.

Le chant des poèmes

Parallèlement au journalisme, je voisine l’écriture artistique depuis quelques années. D’abord timidement puis, récemment, de façon un peu plus assumée, quoique toujours à temps perdu. Je poursuis, à une cadence qui me sied, un cursus en création littéraire à l’Université du Québec à Chicoutimi. Chaque semaine, je me frotte à l’art d’écrire et à ses préceptes avec un plaisir renouvelé.

Je me suis acoquinée avec la poésie, un genre malheureusement trop souvent boudé, jugé rebutant par le commun des lecteurs et taxé, à tort, d’élitiste. Il est vrai de dire que sa forme libre, laquelle passe par un décloisonnement et par la déconstruction des conventions, requiert du lecteur un engagement multipartite. L’effort est d’ordre intellectuel, moral, émotif et parfois même physique, imposant que l’on rejette toute visée de décodage et que l’on s’abandonne plutôt au ressenti, à ce que l’on puise du texte et à ce que l’on en tire comme sens. 

J’y fais mes armes, sans prétention aucune, et je m’interroge au sujet de cette forme d’expression qui, à une certaine époque, ébranlait les colonnes du temple, alors que ses artisans aspiraient à changer le monde. Car c’est bien à cela que la poésie a toujours servi, de ses porte-étendards classiques à leurs contemporains. Susciter la réflexion, soulever des débats, oser dire tout haut ce que bon nombre pensent tout bas. Le tout en débâtissant les cadres et en érigeant, en leur lieu et place, des remparts façonnés de mots, à l’intérieur desquels le convenu n’existe plus. Comme l’a rappelé devant ma classe avec éloquence le professeur Ahmed Sdiri au trimestre d’automne, la poésie, naguère lue sur la place publique, était écrite pour être déclamée, pour être chantée. La force des mots du poète, décuplée par la puissance d’une voix, trouvait alors une résonance chez celui qui se trouvait à l’extrémité de la chaîne de transmission. 

Dimanche dernier, c’est ce qu’a fait avec brio l’auteure-compositrice-interprète France Bernard. Entre les murs de l’intime Côté-Cour, elle a apposé sa voix aux textes du regretté poète de La Doré, Gilbert Langevin, en présentant Le choix des armes. C’était en marge du mois de la poésie et à l’invitation de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). La Jonquiéroise exilée à Montréal a fait vibrer la minuscule enceinte et ses occupants par l’entremise d’une fougueuse douceur, une ferveur associée à celle de l’artiste qui s’investit corps et âme dans un projet pour le moins hardi, mais rempli de promesses. Visiter le répertoire poétique d’un monument, le coucher sur de la musique, équivaut à emprunter un sentier précédemment défriché. Les 12 rapaillés ont bien chanté une portion de l’oeuvre de Gaston Miron. Mais il en fallait de l’audace pour revisiter avec autant de désir et de manifeste volonté celle d’un homme aussi singulier que Langevin, ce libre-penseur jeannois qui fut à la fois poète, auteur et parolier, qui a écrit l’amour, l’amitié, le mal de vivre, le pays, la bipolarité. Connectée au poète par alliance (son conjoint est le neveu de Gilbert Langevin), France Bernard n’a jamais connu l’artiste du haut du Lac. Pourtant, cette petite femme blonde, tout échevelée derrière son clavier, donnait l’impression de l’incarner. L’oeuvre du Doréen m’était étrangère. Néanmoins, quand je suis sortie de la salle de la rue de la Fabrique sous un ciel encore clair, je me suis sentie habitée de la certitude de l’avoir tout juste croisé. C’était quelques minutes plus tôt, au terme d’un voyage dans un monde de notes et de vers, à travers des strophes sorties tout droit d’une bouche aux mille tonalités. L’instrument vocal grave aigu de Bernard, ses doigts martelant les touches, pinçant les cordes ou déchirant l’air ont ramené Langevin, ne serait-ce que brièvement, à ceux qui ont eu la chance de le connaître. Pour les autres, comme moi, il s’est présenté avec toute la force de son oeuvre, investi dans le corps d’une femme de 30 ans sa cadette. Cette voix, polyvalente, juste, soyeusement rêche, ravivant le répertoire colossal comme une haleine sur la braise. Elle était d’ailleurs tout feu tout flamme, cette France Bernard qui, avec l’aide de deux musiciens, a rendu si justement l’étendue du talent de l’homme au long manteau noir, mort il y a plus de 20 ans, laissant derrière lui un rêve de paix et d’un monde à refleurir.