«Quand avons-nous autant de temps dans la vie?», demande Laura Andriani. C’est en suivant cette logique qu’elle a profité de la crise sanitaire afin de pousser plus loin son exploration des Caprices de Paganini.
«Quand avons-nous autant de temps dans la vie?», demande Laura Andriani. C’est en suivant cette logique qu’elle a profité de la crise sanitaire afin de pousser plus loin son exploration des Caprices de Paganini.

Laura Andriani plonge dans l'oeuvre de Paganini

Laura Andriani devait interpréter les Caprices de Paganini en avril, à Québec. Voyant la tournure que prenaient les événements, ponctués de nombreuses annulations, la violoniste a poussé plus loin les recherches à propos de ces oeuvres. Elle a tout étudié, y compris les composantes de son instrument, poussant le zèle jusqu’à importer de Bologne des cordes en boyau du même calibre que celles qu’affectionnait le maître.

« Ça garde en forme, les recherches sur Paganini. C’est une aventure dans laquelle je me suis lancée il y a trois ans. J’ai tenu des répétitions avec boyaux avant de faire l’intégrale des 24 Caprices, à l’exception de trois pièces. Il s’agit d’un défi atroce que j’ai souhaité relever en utilisant les cordes les plus naturelles possible. Le problème, c’est qu’elles sont capricieuses », raconte la musicienne d’un ton enjoué.

Elle parle de cette confrontation comme d’un sport extrême, « un défi violonistique incroyable », et on sent que ça constitue une puissante source de motivation. « Pour trouver le bon son, ça prend plus d’agilité que de force », donne en exemple Laura Andriani, qui poursuit sa quête artistique depuis le début de juin, à Lac-Kénogami. 

Sachant que la chapelle Saint-Cyriac était libre, eu égard à l’interdiction de célébrer des messes, c’est là que s’est mis à vivre Paganini, généralement la nuit.

L’objectif reste le même : plonger au coeur de l’oeuvre en y injectant son âme. Or, non seulement le lieu est-il inspirant, mais ses propriétés acoustiques se prêtent à l’exercice. Le seul défaut, du point de vue de l’interprète, est de laisser entrer des sons indésirables : le bruit d’une voiture, le sifflement du vent, le chant tonitruant d’un merle d’Amérique.

« C’est pour ça que je travaille la nuit afin de réaliser des enregistrements. La chapelle est devenue un laboratoire. Je fais des séances de huit heures, puis je vérifie quelles sont les meilleures prises. À force de mener des recherches de cette manière, on peut virer Glenn Gould, mais c’est tellement stimulant », confie la violoniste, en référant à la propension du pianiste canadien, frôlant l’obsession, de démonter les rouages les plus fins du travail de studio.

Dans le cas de Laura Andriani, plonger tête première dans les Caprices représente plutôt une marque de sagesse. Voyant que la pandémie bouchait l’horizon, l’idée de s’investir dans un projet hors normes est devenue évidente. « Quand avons-nous autant de temps, dans la vie ? J’ai donc décidé d’embarquer là-dedans et j’ai voulu poursuivre mes recherches à Lac-Kénogami, qui est un paradis. Profiter de la chapelle, avoir accès au lac. C’était trop tentant », reconnaît-elle.

Derrière cette exploration des Caprices se profile un second maître, le musicologue Edward Neill. Avant son décès, survenu en 2001, la violoniste a eu la chance de le rencontrer chez lui, en Italie. Biographe de Paganini, lui aussi ne manquait pas de sagesse ni de connaissances. « Tout ce qu’on voulait savoir sur ce compositeur, il l’avait. Il m’a montré des sources fiables et sa vision était ample, fait observer Laura Andriani. Ce n’était pas juste des anecdotes. »

Laura Andriani affirme que Lac-Kénogami est un paradis, ce qui l’a amenée à poursuivre ses recherches sur les Caprices de Paganini à la chapelle Saint-Cyriac, au début de juin. Elle y travaille souvent la nuit, afin de réaliser des enregistrements de ce monument du répertoire pour violon.

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UNE SAISON PAS COMME LES AUTRES

« On va être agiles », lance Laura Andriani au détour de la conversation. S’exprimant en tant que directrice artistique des Concerts de la chapelle Saint-Cyriac, la violoniste prend acte des circonstances exceptionnelles qui baliseront la prochaine saison. Celle-ci comportera cinq rendez-vous, comme d’habitude, mais le voile d’incertitude provoqué par la pandémie entraînera un changement important.

Pour la première fois, en effet, il ne sera pas possible d’acheter un abonnement. Chaque événement sera abordé avec l’idée qu’il pourrait se dérouler dans un contexte qui lui est propre, différent du précédent ou du suivant. C’est ainsi qu’on va composer avec le caractère hautement imprévisible du coronavirus et, par extension, des contraintes imposées par les autorités sanitaires.

« Nous gérerons la saison un concert à la fois. Ce sera toujours du sur-mesure, puisqu’il faudra s’ajuster aux consignes, affirme la directrice artistique. Peut-être qu’on va commencer avec 50 personnes dans la chapelle et qu’ensuite, il y en aura davantage. La priorité, c’est que les artistes et le public se sentent en sécurité pour vivre ce moment émotionnel irremplaçable que constitue l’expérience live.»

Un ballet de chaises

Une autre manière de se mouler aux circonstances tiendra à l’aménagement de la chapelle. Conseillé par l’architecte Luc Fortin, celui-là même qui a préparé le plan de restauration du bâtiment, le comité organisateur a multiplié les simulations. Ce ballet de chaises a permis d’établir comment on pourra accueillir le plus de gens possible dans le respect des normes.

« Nous sommes chanceux parce qu’il n’y a plus de bancs, à la suite des travaux. C’est plus facile de s’adapter, de voir de quelle manière les gens pourront se déplacer sans se croiser, par exemple. En plus, nous donnerons deux représentations du même concert, lequel durera une heure, sans entracte. Nous profiterons du délai pour désinfecter la chapelle », décrit Laura Andriani.

Elle ne doute pas que les fidèles seront de retour, aussi nombreux et d’autant plus motivés qu’ils auront été privés d’une grande source de plaisir. On sait déjà qu’à la fin de la saison, la soprano Marie-Ève Munger devrait reprendre le rendez-vous raté de ce printemps. Or, il y aura aussi du chant en lever de rideau, quelque part en octobre. Il émanera de la soprano Suzie LeBlanc, qui se pointera en compagnie d’Elinor Frey (violoncelle) et de Michel Angers (théorbe).

« Elinor a enregistré un magnifique album consacré aux compositions de l’Italien Fiorè », signale la directrice artistique. 

Elle précise que la série se poursuivra en novembre, décembre, mars et avril, sans toutefois dévoiler la liste complète des invités. « Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y aura des artistes de la région et de l’extérieur », indique Laura Andriani.