À quelques jours des représentations de La Traviata, l’opéra de Verdi commence à prendre forme. Parmi les artisans de cette production chapeautée par la Société d’art lyrique du Royaume, on remarque le ténor Jean-Michel Richer, le chef Jean-Philippe Tremblay, la soprano Stéphanie Lessard et le metteur en scène Rodrigue Villeneuve, ainsi que le pianiste répétiteur Maxime Dubé-Malenfant.

La Traviata: l'opéra de la vérité

Rodrigue Villeneuve a reçu un cadeau somptueux, le jour où la Société d’art lyrique du Royaume lui a proposé de mettre en scène La Traviata. Lui qui a développé un goût pour l’opéra à Paris, il y a une quarantaine d’années, et qui a souvent intégré de la musique classique dans les pièces auxquelles il était associé s’estime chanceux de vivre cette aventure de l’intérieur.

Les répétitions sont amorcées depuis le 18 janvier et si le jour de la première approche dangereusement vite, le patron des Têtes Heureuses, qui fut longtemps professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, affiche une sérénité inoxydable. « Il y a du stress, mais moins qu’au théâtre, où je suis responsable du résultat à 100 % », a-t-il commenté, mardi, lors d’une entrevue réalisée dans l’ancienne École normale des Soeurs de Notre-Dame du Bon-Conseil, à Chicoutimi.

Pendant que les interprètes Dion Mazerolle et Stéphanie Lessard travaillaient en compagnie du pianiste de répétition Maxime Dubé-Malenfant et du directeur musical Jean-Philippe Tremblay, Rodrigue Villeneuve anticipait le transfert des activités au Théâtre Banque Nationale, à Chicoutimi, trois jours plus tard. « Ce sera l’épreuve du réel », a-t-il mentionné.

Les costumes confectionnés par Hélène Bergeron, de même que la scénographie élaborée par le metteur en scène, très dépouillée, prendront alors leur pleine dimension. On profitera également des répétitions pour calibrer la sonorisation de la salle, une question à laquelle Rodrigue Villeneuve se montre très sensible. En même temps, il a hâte d’intégrer les 22 choristes au spectacle. Ils seront très présents, en effet, notamment à la fin du deuxième acte.

« Par contre, je n’interviens pas au plan musical, ce qui relève du chef Jean-Philippe Tremblay, précise-t-il. Comme nous avons la chance de miser sur de jeunes chanteurs de grand talent, je ne sens pas le besoin d’intervenir. À vrai dire, je suis ravi, admiratif. C’est un réel bonheur que de les voir travailler et comme ils planchent sur la version italienne, je dois examiner le livret pour les suivre. »

Une femme d’exception

Les représentations de La Traviata auront lieu les 7, 9 et 10 février, au Théâtre Banque Nationale. L’opéra de Verdi sera livré en italien, avec sous-titres à la clé, ce qui permettra au public de découvrir une histoire mille fois racontée, mais toujours aussi émouvante, celle de la courtisane Violetta. Atteinte de la tuberculose, appartenant à une frange de la société que la noblesse regardait de haut, elle vit au jour le jour, au gré de ses amours contingentes, lorsqu’apparaît le beau Alfredo.

Épris de cette femme au point de faire fi des conventions, il lui demande de vivre avec lui, et elle accepte, non sans hésitation. Or, le drame guette, d’abord sous la forme du beau-père, qui réclame la fin de cette union parce qu’elle compromettrait les chances de sa fille de faire un beau mariage. En ajoutant la marche inexorable de la maladie, on obtient une situation impossible à gérer, même avec la meilleure volonté du monde.

« Ce qui m’accroche dans La Traviata, c’est la vérité, une vérité que l’opéra met en relief en raison de ses excès et de l’engagement physique considérable qu’il commande. Dans cette forme d’art, on va plus loin pour exprimer certaines choses, et le livret mis en musique par Verdi possède de grandes qualités dramatiques, ce qui est particulièrement vrai à la fin du deuxième acte. C’est la scène où le beau-père demande à Violetta de ne pas marier son fils. Elle dure une vingtaine de minutes. »

Rodrigue Villeneuve est d’autant plus touché qu’il aime ce personnage d’une trempe remarquable, beaucoup plus solide que ne le laisse apparaître l’érosion de ses capacités physiques. « C’est un portrait de femme exceptionnel. Violetta possède la capacité d’affronter de terribles épreuves, tout en étant consciente de sa situation. Elle n’est jamais en dessous de ce qui lui arrive », s’émerveille le metteur en scène.

Dion Mazerolle et Stéphanie Lessard répètent sous l’oeil du pianiste répétiteur Maxime Dubé-Malenfant, en vue des représentations de l’opéra La Traviata.

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LE DÉFI DE VERDI, DÉCRIT PAR JEAN-MICHEL RICHER

Jean-Michel Richer effectuera ses débuts avec la Société d’art lyrique du Royaume, le 7 février. Il entrera au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi par la grande porte, alors qu’on lui a confié le rôle d’Alfredo dans l’opéra La Traviata. Ce personnage est intimement mêlé à l’action balisée par la musique de Verdi, en effet. Sa relation avec Violetta, faite de passion et d’idéalisme, prend un tour dramatique auquel l’interprète sera confronté pour la première fois de sa carrière.

« Je suis content que Dominic Boulianne, le directeur artistique, m’ait fait cette proposition, confie le ténor. Alfredo fait partie des rôles classiques, et je trouve génial de l’aborder au Québec, au sein d’une compagnie établie en région. On est en famille, d’une certaine manière, et ça simplifie les choses. On ne craint pas de prendre des chances, de se montrer vulnérables. »

Se frotter à l’un des canons du répertoire verdien ajoute à son bonheur. Rappelant que c’est ce compositeur qui a sonné le glas du bel canto, en amenant le chant dans une dimension différente, il mesure pleinement l’ampleur du défi. 

« Faire du Verdi est intéressant en raison de la maîtrise de l’instrument que ça commande. Il y a chez lui une élégance et une finesse qui sollicitent la voix à un tel degré que ça crée des attentes élevées », fait observer Jean-Michel Richer.

Élaborant sur la question, il trace un lien avec les exigences posées par l’oeuvre au plan dramatique.

« Tu dois trouver la vérité pour le personnage, ainsi qu’au plan vocal, ce qui requiert un haut niveau de professionnalisme. Autrement, la musique va te donner une volée », affirme le ténor, dont l’interprète modèle est Rolando Villazon. 

Lorsqu’il parle de son Alfredo, les mots ou expressions charisme, vérité et finesse des sentiments jaillissent spontanément. Dans son esprit, Alfredo est un jeune idéaliste, ce qui lui permet d’envisager une union durable avec Violetta, la jolie courtisane, alors qu’il est issu de la noblesse. C’est aussi un impulsif guidé par une vision idyllique de l’amour. 

« Ce trait de caractère le sert et le dessert. Il l’aide à convaincre Violetta de vivre à ses côtés, mais lorsqu’elle décide de rompre à la demande de son beau-père, il se montre dur à son endroit », résume Jean-Michel Richer.

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LA PREMIÈRE VIOLETTA DE STÉPHANIE LESSARD

Je suis morte pour la première fois. C’est intense de le faire sur scène, avec de la musique. Je me suis laissée aller», a lancé la soprano Stéphanie Lessard, mardi, au cours d’une entrevue accordée au Progrès. D’humeur joyeuse, celle qui campe pour la première fois le rôle de Violetta dans l’opéra La Traviata est engagée dans un troisième projet avec la Société d’art lyrique du Royaume. Le défi est à la hauteur du plaisir que génèrent ses fréquentations avec la jolie courtisane.

Son amour impossible avec Alfredo, un fils de bonne famille, permet à la soprano de se mouler à un destin fabuleusement tragique. Se sachant atteinte de la tuberculose, Violetta commence par repousser les avances de l’impétueux garçon. Elle sait également que son statut, équivalent à celui d’une prostituée, constitue une puissante barrière en ces temps – le milieu du 19e siècle – où la notion d’ascension sociale constituait une vue de l’esprit.

Stéphanie Lessard percevait son personnage comme un être fragile jusqu’au moment où le metteur en scène Rodrigue Villeneuve lui a communiqué sa vision à lui. «Il la sent plus forte. Ça me plaît. Il ne s’agit pas d’une victime, et cette perception donne de la puissance à mon interprétation. Cette femme avait peur de l’amour durable, préférant jouer de ses charmes et nouer des relations business avec les hommes. Malgré tout, je crois qu’elle avait le rêve d’aimer», énonce la chanteuse.

Elle admire l’esprit de décision de Violetta, le fait qu’elle a pris le risque de s’engager dans une relation, envers et contre tout. «Il faut oser plonger et risquer d’être blessée», affirme Stéphanie Lessard, une philosophie qui l’a guidée lorsqu’elle a accepté la proposition de la Société d’art lyrique du Royaume. Aborder un rôle aussi conséquent ne constitue pas une sinécure, mais refuser ne faisait pas partie des options.

«Je suis heureuse de le faire, même si c’est un gros bateau, en particulier le premier acte, où je suis toujours sur scène, où je dois livrer un air célèbre, Sempre libera, dans lequel il y a des vocalises, des parties très techniques», explique la chanteuse. Le public de la région a eu l’occasion de l’entendre dans La Fille du tambour-major, puis dans Carmen.

Parmi ses modèles pour Violetta, elle mentionne Maria Callas, en raison des couleurs qu’empruntait sa voix, ainsi qu’Anna Moffo, dont l’italien était impeccable. «Il y a également Angela Gheorghiu, dont la version, très émotive, est celle qui vient me chercher. Chaque fois que j’ai l’occasion de l’entendre, elle me donne la chair de poule», confie Stéphanie Lessard.

À propos des risques pour sa voix, enfin, elle admet que la décision de présenter l’opéra le jeudi, puis le samedi et le dimanche est appréciée. «Même si nous sommes un peu des athlètes, il faut faire attention. Je suis donc reconnaissante envers la Société d’art lyrique du Royaume, qui ne nous oblige pas à faire La Traviata trois jours de suite. Il faut se ménager», plaide la soprano.