Le réalisateur Christian Laurence en compagnie des deux acteurs Maxime Gibeault et Camille Felton lors du tournage à Québec de la série «La dérape».

La télé qui aimerait grandir

Trouvez l’erreur : une série dramatique francophone produite en Acadie ou en Ontario reçoit plus d’argent que si elle était produite au Québec, à l’extérieur de Montréal. C’est la réalité à laquelle doit faire face l’industrie de la production télévisuelle à Québec, freinée dans sa croissance par un manque de ressources financières. Et qui peine à retenir ses talents, tentés de fuir vers la métropole.

Ce n’est pas parce que l’industrie d’ici manque de vitalité, c’est plutôt le contraire. Les idées foisonnent, les projets affluent. Depuis 2010, le volume d’affaires a même doublé à Québec. La demande est si forte, qu’il manque actuellement plus de 1,6 million $ pour assurer le tournage des productions en cours.

Éternelle optimiste, la productrice Nancy Florence Savard, aussi présidente du conseil d’administration de la Table de concertation de l’industrie du cinéma et de la télévision de la Capitale-Nationale, ne trace pas un portrait sombre de l’industrie de la télé à Québec. «Actuellement, la région connaît une belle croissance, et on ne veut pas l’arrêter là.» Elle voit un potentiel encore énorme. Alors que la région administrative représente 10 % de la production, des emplois et du produit intérieur brut de la province, «la logique serait qu’on représente aussi 10 % du volume de production du cinéma et de la télévision, mais on est à 5 %», note-t-elle.

Grand manitou du ComediHa! Fest, Sylvain Parent-Bédard a fondé sa boîte de production télé en 2007. ComediHa!, anciennement QuébéComm, est l’une des plus prolifiques de la capitale, avec plusieurs titres diffusés en heures de grande écoute, dont la très populaire LOL :-) à TVA, mais aussi Comédie sur mesure à Z et Les galas ComediHa! sur ICI Radio-Canada Télé. Ce qui constitue de 16 à 17 millions $ alloués annuellement à des productions tournées à l’extérieur de Montréal, majoritairement à Québec. «On est bien fiers de ça. Ça représente 60 employés permanents à temps plein. Avec les pigistes, on a émis 1400 T4 l’année passée», affirme le président fondateur.

Selon lui, Québec ne réussira à accroître sa production télévisuelle qu’en se comportant en gagnant, et non en quémandant. «Il ne faut pas agir en régionaux. Les diffuseurs doivent nous choisir, pas parce qu’on est en région, mais parce qu’on est bons, pour nos qualités d’entrepreneurship et le haut niveau de tolérance au risque. Il faut prouver, par nos actions, qu’on peut faire de la télévision d’aussi grande qualité que dans la métropole. C’est par là que ça passe : la qualité du contenu et les résultats.»

Le cas de La dérape est un bel exemple. Produite entièrement à Québec, cette série destinée à un jeune public, sur le monde du karting, a cartonné sur le Club illico, propriété de Québecor, qui en a commandé 10 nouveaux épisodes, tournés cet été. L’œuvre est produite chez Parallaxes, une boîte fondée il y a huit ans, aussi derrière le film La chute de Sparte, actuellement en salles. «Tourner chez nous, dans notre cour, c’est un rêve. Si on pouvait raconter des histoires qui se déroulent ici, avec des enjeux d’ici à l’année longue, on le ferait», explique Marc Biron, pourtant originaire de Montréal, tout comme sa conjointe et coproductrice Sonia Despars. Le couple a choisi de faire sa vie à Québec et d’y installer sa boîte de production, avec les contraintes que ça implique. «C’est un combat en continu, on est loin des décideurs. Mais on préfère ça, plutôt que de devoir nous taper la 20 pour valider les montages et voir nos créateurs», admet le producteur.

Mais voilà, comment garder une main-d’œuvre incapable de vivre de son art, quand la production télévisuelle à Québec est souvent concentrée l’été, surtout en ce qui concerne la fiction? Seulement chez ComediHa!, cinq séries seront tournées à peu près en même temps. «On est nos propres compétiteurs dans l’expertise disponible. À Québec, c’est le plein emploi, et c’est encore plus le cas en production télévisuelle. On n’a pas le choix de se retourner vers la métropole, et faire venir des techniciens à Québec durant 30 à 40 jours de production», explique Sylvain Parent-Bédard. Même problème chez Parallaxes, qui tourne La dérape en même temps que d’autres séries et films.

La boîte de production télé ComediHa! est l’une des plus prolifiques de la capitale, avec plusieurs titres diffusés en heures de grande écoute, dont la très populaire LOL :-).

Présidente de Productions 10e Ave, spécialisée dans l’animation et installée à Saint-Augustin-de-Desmaures (Le coq de Saint-Victor, et en production, Félix et le trésor de Morgäa), Nancy Florence Savard connaît les défis reliés à la pénurie de main-d’œuvre. L’hiver dernier, le studio de divertissement Frima, son principal fournisseur de services, a dû procéder à de nombreuses mises à pied en raison de pépins financiers. «Un matin, quand je suis arrivée au bureau, tous mes artistes qui travaillaient avec moi sur mon film ont été congédiés, et le film n’était pas fini. Ce sont des gens avec qui je travaille depuis 13 ans. Ces gens-là ont vendu leur maison et inscrit leurs enfants à l’école à Montréal. Si le financement de mon prochain film avait été en place, peut-être que j'aurais pu les retenir», se demande-t-elle.

Il n’y a pas que chez les techniciens qu’on manque de main-d’œuvre, chez les acteurs aussi. Aucun des rôles principaux de la série La dérape n’a pu être attribué à des comédiens de Québec. «On a essayé, beaucoup chez de jeunes acteurs, mais on n’en a pas trouvé d’assez solides pour pouvoir offrir beaucoup de rôles», explique Sonia Despars, chez Parallaxes. Ceux-ci ont dû se contenter de deuxièmes et de troisièmes rôles, ou de faire de la figuration.

Sous l’impulsion de la Ville de Québec et à l’initiative de l’ex-conseillère Julie Lemieux, les différents producteurs et intervenants ont réuni leurs forces il y a deux ans pour former la Table de concertation de l’industrie du cinéma et de la télévision de la Capitale-Nationale. L’initiative a permis de mettre en lumière les lacunes du financement, qui entraînent un plafonnement de la production télévisuelle à Québec. Avant, on déterminait le degré de vitalité de la production au nombre de permis de tournage accordés. Or, outre les captations extérieures et les productions étrangères, bien des tournages ne nécessitent pas de permis, que ce soit les magazines ou les œuvres d’animation, comme en produit 10e Ave. «On s’est rendu compte qu’entre 2004 et 2009, le volume d’affaires avoisinait les 17 millions $. Les cinq années suivantes, on a doublé ce volume», révèle Nancy Savard.

Acadie et Ontario

Entre-temps, la diffusion de séries de fiction francophones tournées en Acadie et en Ontario sur ICI Radio-Canada Télé s’est multipliée dans les dernières années avec des titres comme Toi & moi, Le clan, Le siège et À la valdrague, alors que la dernière série dramatique tournée à Québec chez ce diffuseur public remonte à La chambre no 13 en 2006. Depuis les dernières années, il faut aller chez les diffuseurs privés, TVA et Club illico, pour retrouver des fictions émanant de la capitale, comme Complexe G et La dérape.

Pas besoin de creuser bien loin pour expliquer cette manne hors Québec : en minorité linguistique, les productions francophones des autres provinces canadiennes ont droit à une subvention du Fonds des médias du Canada, couvrant 15 % de la production, jusqu’à concurrence de 1,4 million $ pour une série de 10 épisodes. «Alors que pour nous, c’était jusqu’à l’an dernier 10 %, jusqu’à concurrence de 150 000 $», compare Nancy Florence Savard. Le jour et la nuit. Dans ces conditions, c’est évident qu’un diffuseur optera pour une production mieux financée. «L’appétit des diffuseurs est là. Si nous connaissons une stagnation des productions, c’est parce qu’on n’a pas le soutien auquel les autres ont droit», explique-t-elle.

Pour faire entendre son point de vue, l’exécutif de la Table de concertation a rencontré le Fonds des médias du Canada. «On leur a demandé de changer la règle. Si notre offre devenait plus alléchante pour les diffuseurs, est-ce qu’on performerait davantage?» Le Fonds a finalement accepté d’augmenter la subvention à 15 % de la production. Le résultat a été fulgurant et l’enveloppe accordée à la région s’est vidée en l’espace de 48 heures.

N’empêche, après avoir obtenu ces sommes supplémentaires, la Table de concertation constate encore un manque à gagner. «On a évalué qu’il manque 1 650 000 $ pour être capable d’amener nos productions à terme cette année, en voyant le flux de demandes au Fonds des médias.» Nancy Florence Savard sent une oreille attentive du milieu politique aux préoccupations des producteurs de la région, notamment du ministère de la Culture et des Communications, du secrétariat de la Capitale-Nationale et de la Ville de Québec. 


« Tourner chez nous, dans notre cour, c’est un rêve. Si on pouvait raconter des histoires qui se déroulent ici, avec des enjeux d’ici à l’année longue, on le ferait »
Marc Biron, producteur chez Parallaxes à Québec

La présidente du conseil d’administration milite aussi pour un financement stable des productions. «Il existe des fonds pour les grands événements, comme le Festival d’été et le Carnaval. Nous, on n’a pas droit à cette aide, parce que nous ne sommes pas des OBNL, mais des entreprises privées. Les festivals ne remettent pas leur financement en question chaque année. Il y a une base qui reste, ce qui n’existe pas pour notre industrie.» Elle propose aussi que 10 % du Fonds d’appui au rayonnement des régions du ministre Martin Coiteux soit dédié au cinéma et la télévision, «en le regardant avec la lorgnette du développement économique».

D’autres raisons peuvent expliquer les difficultés financières du milieu, comme la disparition du Fonds pour l’amélioration de la production locale (FAPL). Créé en 2008 et aboli six ans plus tard, ce fonds du fédéral a notamment permis de financer Les chefs! et Dans l’œil du dragon, auparavant tournées à Québec, mais déplacées à Montréal depuis. «Ça avait fait doubler notre volume d’affaires. Ça a permis à nos techniciens d’apprendre d’autres façons de faire», relate Nancy Savard, parmi les effets positifs du FAPL. La décision du CRTC de couper de moitié le nombre d’heures de production originale obligatoires à Québec a aussi fait mal, entraînant la fin des émissions Trucs et cie et Aubaines et cie, produites par TORQ, la boîte de Pierre Michaud, qui roulaient 12 mois par année. «Un producteur qui perd 250 heures de production annuellement, c’est sûr que ça fait mal. Personne n’avait ce volume-là.»

Marc Biron constate par ailleurs que la Table de concertation a été très bénéfique pour le milieu. «Ça a rallié les troupes autour de notre industrie. Avant, chacun travaillait dans son petit coin. Les pôles décisionnels sont à Montréal. Avec la Table de concertation, il y a un point de ralliement, pour se faire connaître et porter notre voix», explique-t-il. 

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Réal Bossé entreprend ces jours-ci à Québec le tournage de «File d’attente», une nouvelle série de fiction.

RÉAL BOSSÉ FAIT LA FILE

Membre de l’équipe de LOL :-) depuis la première saison, Réal Bossé tourne souvent des scènes à Québec avec ComediHa!, comme ce sera encore le cas en août prochain. Ce tournage constitue une bulle qu’il apprécie depuis toutes ces années. «J’ai l’impression d’être en tournée. Quand on tourne à Montréal, on retourne chez nous le soir. À Québec, c’est comme si je me dédiais totalement à ce projet-là», dit-il avec enthousiasme.

Avec le même producteur, il entreprend ces jours-ci à Québec le tournage de File d’attente, une nouvelle série de fiction, dont il signe les textes avec une équipe d’auteurs, en plus de tenir un des rôles principaux. L’œuvre de 13 demi-heures sera diffusée dès septembre, sur Unis TV à travers tout le pays. «Tout se passe dans le huis clos d’une file d’attente. On suit l’évolution de deux familles, celle de Louis (Réal Bossé), complètement éclatée à la suite d’une chicane de famille. Et celle d’Alice (Sylvie Moreau), une femme contrôlante. La première famille doit se retrouver, l’autre, s’émanciper», raconte Réal Bossé.

Bien qu’il adore jouer dans LOL :-), l’acteur affirme être plus stimulé par le drame. «Au Québec, on aime la police et les familles. J’ai fait la police [19-2], je fais maintenant la famille. On est 14 chez nous, j’ai juste à regarder la mienne pour me rendre compte qu’il y a plein de matière là-dedans, de la jalousie aux élans de passion, de tendresse, de haine, de rage. C’est un beau mélange de tout ça.» Plus qu’une émission à sketchs, File d’attente raconte réellement une histoire. «On ne peut pas manquer un épisode, tout se tient.»

Exporter les productions

Joint à Rome en Italie, où LOL :-) cartonne, le producteur Sylvain Parent-Bédard a déjà passé 150 jours par année à l’étranger pour exporter ses productions. «Depuis deux ou trois ans, avec la famille, et l’établissement de la crédibilité à l’international, je passe pratiquement 60 jours par année.» Il constate avec fierté que les parts de marché de LOL :-) ont doublé depuis ses débuts sur la RAI, la chaîne publique italienne, qui en redemande. «On en parle dans les rues ici. Nos comédiens se font reconnaître, et sont obligés de porter des lunettes ou des casquettes pour passer inaperçus!» s’étonne-t-il. «Lors d’un récent voyage là-bas, Martin Drainville ne pouvait plus sortir. Quand il est allé voir la fontaine de Trevi, il était plus important que la fontaine!» raconte Réal Bossé.

Après avoir tourné à Cuba plus tôt cette année, il est question que l’équipe tourne une partie de la 10e saison en Italie l’année prochaine. LOL :-) est diffusée par une soixantaine de diffuseurs dans une centaine de pays, un succès indéniable, et le format de File d’attente a déjà suscité de l’intérêt au dernier MIP TV à Cannes. 

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ÉMISSIONS PRODUITES À QUÉBEC

TVA

  • Bien (Tandem Télé en collaboration avec Québecor Contenu)
  • LOL :) (ComediHa!)
  • Pleins feux sur Québec (TVA Québec)
  • Salut bonjour week-end (TVA Québec)
  • TVA Nouvelles (TVA Québec)

ICI Radio-Canada Télé

  • Galas ComediHa! (ComediHa!)
  • Le jour du Seigneur (Radio-Canada Québec)
  • Québec sur demande (Radio-Canada Québec)
  • Second regard (Radio-Canada Québec)
  • La semaine verte (Radio-Canada Québec)
  • Le Téléjournal Québec (Radio-Canada Québec)

Télé-Québec

  • Belle et Bum au Festival d’été de Québec (Datsit)
  • Le dernier passager (PR3 médias)
  • Le grand spectacle de la Fête nationale dans la Capitale (SISMYK)

V

  • RPM (TORQ)
  • RPM+ (TORQ)
  • NVL (Attraction Images)

Unis TV

  • De par chez nous (Saturne 5)
  • File d’attente (ComediHa!)
  • Fou des oiseaux (Productions des Années lumière)
  • Trait d’humour (ComediHa!)

TV5

  • Les flots (Saturne 5)

Club Illico

  • La dérape (Parallaxes)

Z

  • Comédie sur mesure (ComediHa!)