La rue Racine prise d’assaut

Le Festival international des Rythmes du Monde a retrouvé un décor familier, mercredi. Après trois spectacles présentés sur la Zone portuaire de Chicoutimi, la 16e édition a migré sur la rue Racine et pour plusieurs, cette soirée marquait le vrai début de l’événement. Les gens étaient heureux de se réapproprier le ruban d’asphalte liant à la cathédrale à la rue Labrecque, de flâner devant les kiosques, d’étirer le temps sur les terrasses et, bien sûr, d’écouter de la musique.

Avant même que les artistes n’émergent des coulisses, on sentait une effervescence à ce sujet. Au Café Croissant, par exemple, quatre personnes partageaient leur amour de la musique country. Pas besoin de leur demander quels étaient leurs plans. Il était clair qu’elles iraient voir Cynthia Harvey, Karo Laurendeau et Rob Langlois, le trio derrière La Tournée Country-Folk.

À l’autre bout de la rue, près de la cathédrale, d’autres avaient hâte de découvrir Jeffrey Papatie & Moosetown Singers, les premiers à se produire sur la Racine. On remarquait plusieurs membres des Premières Nations, mais ils n’ont pas été seuls à priser les chants et les danses exécutés sur la grande scène. C’était d’ailleurs le sens du message livré par l’artiste algonquin vêtu d’un splendide régalia rouge, blanc et noir.

«Le premier chant est adressé à nos ancêtres, à vos ancêtres aussi, qui sont morts à la guerre. C’est ainsi que nous vous accueillons aujourd’hui, nous qui sommes fiers d’être ici. Le festival existe depuis 16 ans, en effet, et c’est la première fois qu’on y retrouve un groupe issu des Premières Nations. Ensemble, avec le battement du coeur représenté par les musiciens, nous allons nous en sortir dans le respect et la paix», a proclamé Jeffrey Papatie.

Quelques danses ont suivi, notamment le Duck And Dive et le Snake Up. Pendant que les neuf Moosetown Singers chantaient sur un beat percussif, assis en rond à gauche de la scène, Jeffrey Papatie a imité le mouvement du canard baissant la tête pour éviter les balles tirées par un mauvais chasseur, puis exécuté des vrilles spectaculaires évoquant la mue du serpent. «Comme les humains, il change de peau quand il ne se sent pas bien à l’intérieur», a expliqué l’invité du festival.

Le public, de plus en plus nombreux, a affiché un réel intérêt, lequel a pris des proportions inédites lorsque Jeffrey Papatie l’a rejoint pour exécuter la Round Dance. L’idée, cette fois, consistait à former une chaîne humaine qui, pendant plusieurs minutes, a serpenté entre la scène et la terrasse réservée aux VIP. C’est là que le party a pris, que bien des gens se sont imprégnés de l’esprit du pow-wow.

Jeffrey Papatie a dansé au son des chants et des percussions émanant de ses camarades, membres de la formation Moosetown Singers, dans le cadre du Festival international des Rythmes du Monde.

Entre l’ironie et l’émotion
Une autre première a eu lieu avant le spectacle des Trois Accords, les têtes d’affiche de la soirée. C’est arrivé pendant la cérémonie protocolaire marquant le début du festival, une affaire expédiée en quatre petites minutes. Du seul fait de sa participation, la mairesse de Saguenay, Josée Néron, a mis fin à de longues années de bouderie. Elle en a profité pour remercier le fondateur de l’événement, Robert Hakim, pour ces 16 éditions où se sont côtoyées les musiques d’ici et d’ailleurs.

Les discours furent si brefs que le spectacle des gars de Drummondville a commencé 15 minutes plus tôt que prévu, soit à 21h15. Les gens étaient plus nombreux, plus tassés au pied de la scène, sans toutefois que cette promiscuité n’empêche les enfants, ainsi que quelques dames à qui aurait pu s’adresser la chanson J’aime ta grand-mère, de se sentir à leur aise.

Puisque le quatuor arrive au bout du cycle lancé par l’album Joie d’être gai, il a exploré un territoire familier, à commencer par Bamboula. Lancée par la batterie et le joli grondement des guitares, cette version prometteuse fut cependant plombée par les sons extrêmement sourds, pour ne pas dire assommants, provenant de la basse. Elle avalait tout le reste, empêchant d’apprécier à sa juste valeur le travail des musiciens.

C’est dommage parce qu’ils étaient très engagés dans le spectacle, déployant une énergie impressionnante sur des titres comme Loin d’ici, Saint-Bruno (Nuit de la poésie II) et Caméra Vidéo. La foule aussi avait du talent et l’a démontré en entonnant les paroles de toutes les pièces, ou presque, avec un bel abandon. Lorsque de grands barbus chantent «Dans mon corps de jeune fille, il y a des changements», on se dit que la planète a peut-être encore un avenir.

Un autre beau moment fut l’interprétation de la chanson Les dauphins et les licornes. Le chanteur Simon Proulx l’a étrennée seul en s’accompagnant à la guitare, sous un éclairage rose laissant filtrer le drame vécu par les protagonistes, deux hommes incapables d’assumer l’amour qu’ils se portent. L’arrivée des autres musiciens, habilement calibrée, a mené à un crescendo émotif redoutablement efficace, auquel les spectateurs ont réservé un accueil enthousiaste qui était fort mérité.