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Noémie Pomerleau-Cloutier a réalisé de nombreuses entrevues afin de produire <em>La patience du lichen</em>. Ses poèmes publiés à La Peuplade montrent comment se décline la vie en Basse-Côte-Nord.
Noémie Pomerleau-Cloutier a réalisé de nombreuses entrevues afin de produire <em>La patience du lichen</em>. Ses poèmes publiés à La Peuplade montrent comment se décline la vie en Basse-Côte-Nord.

La patience du lichen: la Basse-Côte-Nord racontée par ses gens

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
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Le jour où une université créera un département de sociologie poétique, elle devra en confier la direction à Noémie Pomerleau-Cloutier. Au lieu de présenter son curriculum vitae, celle-ci n’aura qu’à remettre un exemplaire de La patience du lichen, son deuxième recueil publié à La Peuplade. Fruit d’un patient travail de terrain, ce livre offre plus d’informations sur la Basse-Côte-Nord que le reportage le mieux tricoté.

Si la pandémie n’avait pas compromis ses ultimes sorties, chacune des communautés formant cette sous-région aux airs de pays aurait été dûment visitée. Munie d’une enregistreuse, l’écrivaine originaire de Baie-Comeau aurait engrangé d’autres souvenirs, d’autres confidences, en s’engageant à ne jamais les rendre publics, sauf sous forme de poèmes.

Comme l’ouvrage fait 250 pages, on devine la somme de travail investie dans ce projet qui a commencé en 2018. « Je voulais faire connaître cette région où on retrouve à la fois l’Islande, l’Irlande et l’Écosse à l’intérieur du Québec. Son potentiel touristique est immense et les gens sont aussi beaux que les paysages. Ils sont aussi très gentils, puisqu’on dit qu’en Basse-Côte-Nord, tu ne peux jamais rester dans la merde », a raconté Noémie Pomerleau-Cloutier au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Il existe en effet un sens du collectif sur ce territoire où vivre nécessite d’autres qualités qu’en ville. Il y a les savoirs anciens, jumelés à des vertus telles que la débrouillardise, la résilience, le courage et, par-dessus tout, un féroce attachement envers ces décors rugueux où chaque visage porte un nom. C’est le ciment qui lie ces villages dont l’origine remonte, dans certains cas, au 18e siècle.

Histoires extraordinaires

Noémie Pomerleau-Cloutier n’a pas eu besoin de circuler longtemps dans la Basse-Côte-Nord avant que le mot se passe d’une communauté à l’autre. Cette jeune femme avait gagné la confiance de ses premiers interlocuteurs, si bien que les suggestions ont commencé à affluer. Dans tel village, il y a un homme ayant vécu une expérience exceptionnelle. Ailleurs, une femme dont la marraine serait l’aviatrice Amelia Earhart. Une autre qui est sortie brisée des pensionnats, ce cadeau empoisonné destiné aux Premières nations.

Parfois, ces histoires l’ont marquée davantage que ne le laissent voir les poèmes qui en ont résulté. La voici, par exemple, qui revient sur sa rencontre avec un homme qui a vécu l’enfer pour accéder aux dernières volontés de sa conjointe. Elle souhaitait mourir chez elle, puis que son corps soit incinéré, une procédure qui ne pouvait être réalisée qu’à Sept-Îles, à condition de transporter rapidement la dépouille à l’aéroport. Comme c’était l’hiver, ce brave Nord-Côtier n’a eu d’autre choix que d’effectuer le travail lui-même, en motoneige.

« Avant de partir, il a dû attacher le corps de la femme de sa vie sur un “trailer”. C’était la seule façon d’y arriver, explique Noémie Pomerleau-Cloutier. La première fois que je l’ai rencontré, il était venu pas bien. C’est quand je suis retournée le voir que cet homme m’a finalement raconté son histoire. Il trouvait ça important, montrer quelles sont les conséquences quand il n’y a pas de route. »

Ce qui ressort également, au fil des poèmes, c’est l’inquiétude sourde que fait planer le déclin démographique au sein de plusieurs communautés. Des traditions se sont perdues, alors que d’autres tiennent à un fil. Des jeunes quittent pour travailler en ville et parmi ceux qui restent, la vie moderne exerce le même effet corrosif sur les rapports humains. « Les gens sont moins ensemble », remarque l’écrivaine.

Une voix nord-côtière

À l’évidence, la démarche menée par Noémie Pomerleau-Cloutier aurait pu justifier la création d’archives orales d’une grande richesse. Elle-même le reconnaît, mais respectera scrupuleusement le contrat moral pris avec ses interlocuteurs, dont quelques-uns sont devenus des amis. Seul le livre témoignera de leurs échanges et, plus que jamais, le recours à la poésie lui semble approprié.

« Ça aurait pu être un essai anthropologique, sauf que la poésie, c’est mon médium. Après avoir ouvert un fichier pour chaque entretien, je produisais les textes en m’inspirant des mots, des histoires, des personnes rencontrées. Longtemps, elles ont habité ma tête et mon coeur. Aujourd’hui encore, elles me manquent, surtout que je viens de savoir que le Bella Desgagnés ne prendra pas de touristes l’été prochain », note l’écrivaine en référant au bateau qui fait la navette entre les communautés de la Basse-Côte-Nord.

Sa déception est grande, mais elle se dit que tôt ou tard, la crise sanitaire cessera de lui mettre des bâtons dans les roues. Et puis, il y a le livre, disponible en librairie et aussi sur la Toile. Un bel objet dont le contenu donne le goût de découvrir ce pays dans le pays, un espace hors norme avec sa culture à lui, irriguée par maints héritages.

« L’un de mes buts étant de démocratiser la poésie, je l’aurai atteint si des gens lisent La patience du lichen. La fin de la phase d’écriture a représenté un deuil pour moi, mais je trouve ça fabuleux, l’idée que ce livre pourrait vivre chez de nombreuses personnes. Peut-être qu’il favorisera l’émergence d’une voix nord-côtière. Je le souhaite », affirme Noémie Pomerleau-Cloutier.