La mort en photo

CHRONIQUE / J’étais en vacances lorsque j’ai lu que la fillette de Granby décédée à la suite de mauvais traitements avait été photographiée au salon funéraire. Aussitôt, mon esprit s’est reporté en 1974, dans l’appartement où vivait l’un de mes oncles. Ce soir-là, j’avais assisté à la première séance de diapositives de ma vie, à l’occasion d’un bref séjour à Trois-Rivières. Parmi ses photos de voyages et de partys de famille, il y en a une qui demeurera éternellement gravée dans ma mémoire.

Imaginez le contexte. Il fait noir dans la maison et soudainement, la seule chose qu’on voit, c’est un adolescent dans un cercueil. Mon cousin. Il était juste un peu plus vieux que moi, un beau bonhomme, un garçon gentil, intelligent, qui a eu la mauvaise idée de travailler sous une automobile, dans l’entrée de la maison. Une fausse manoeuvre a suffi pour que le monstre de métal s’écrase sur lui. Il n’a eu aucune chance.

Je me souviens de l’immense tristesse qui avait enveloppé le salon funéraire. Les parents étaient consternés, mais pas juste eux. De voir son visage si pâle, ses longs cheveux blonds reposant sur le tissu blanc, avait quelque chose de choquant. C’était si absurde, si injuste, une idée qui est sans doute venue à l’esprit des gens qui ont vu la petite fille de Granby à l’heure de son dernier repos.

Mon oncle étant un homme bon, je suis sûr qu’il a pris la photo sans malice, pour garder une trace de la mort de son neveu. Et comme il affichait un goût prononcé pour les sciences – il avait monté lui-même son premier téléviseur en couleurs –, je me doute que la perspective de produire une diapositive mettant en vedette mon cousin lui semblait attrayante, presque naturelle. Hier comme aujourd’hui, on croit que les nouvelles technologies ouvrent la porte à des expériences qui, au final, se révèlent inopportunes.

La différence, c’est qu’à Granby, la photo est entrée dans le domaine public, alimentant une curiosité malsaine qui reflète la crise des valeurs avec laquelle doit composer la société. Mon oncle avait commis une erreur, mais on ne retrouvait chez lui nulle trace de l’arrogance teintée de bêtise qui a poussé un quidam à montrer une fillette dans sa tombe. Une enfant à qui aucune indignité n’aura été épargnée. Daniel Côté