C'était au temps où la vie souriait à Kay et Gerda, où tout les émerveillait, y compris une journée passée aux côtés de leur grand-mère. Bientôt, leur monde sera bouleversé, ce qui constituera le véritable point de départ de la pièce Le coeur en hiver.

La marionnette pour tous les âges

La vie. La mort. Vaste programme lorsqu'on se donne pour mandat de produire une pièce de théâtre destinée aux enfants âgés de cinq ans et plus. C'est pourtant le défi qu'a relevé le Théâtre de l'Oeil, l'une des compagnies invitées dans le cadre du Festival international des arts de la marionnette à Saguenay. Le fruit de ses cogitations a pour titre Le coeur en hiver et malgré la chaleur caniculaire qui régnait à l'extérieur, il a attiré de 400 à 500 personnes mercredi après-midi, à la Salle François-Brassard de Jonquière.
Parmi les nombreux enfants qui assistaient à cette représentation (une deuxième aura lieu jeudi à 10 h), certains étaient si petits qu'ils semblaient perdus au milieu de leur siège. Par conséquent, ils n'ont eu aucune peine à s'identifier aux personnages principaux, Gerda et Kay, unis par une profonde amitié, autant que par leur capacité de trouver de la beauté dans tout. Ils ont beau être pauvres, la vue d'une fleur, même un peu croche, suffit pour réchauffer leurs coeurs.
Un homme tenant le rôle de narrateur affirme qu'ils possèdent un grand pouvoir. Il ne mentionne pas lequel, mais on réalise que c'est à travers leur regard qu'il se manifeste. Même l'hiver, ils prennent plaisir à se réchauffer près du feu en compagnie de leur grand-mère, qui a toutefois la mauvaise idée de leur parler de la Reine des neiges. Fasciné, le garçon insiste pour la voir en dépit des risques inhérents à une telle entreprise. Le voici donc qui part un jour de tempête, qui perd son manteau et qui aboutit, plus mort que vif, au Palais de glace.
C'est là que l'histoire commence vraiment. La reine offre de le protéger du froid jusqu'à la fin des temps, mais le prix à payer consiste à renoncer à son ancienne vie, à sa complicité avec Gerda, au bonheur simple que procure le cycle des saisons. « La vie est une vallée de douleur et à la fin, tout meurt », énonce la tentatrice. L'esprit de Kay est si perturbé qu'à son retour à la maison, plus rien ne l'intéresse. Il revient donc au palais où la maîtresse des lieux l'accueille avec ces mots : « Je te montrerai l'éternité ».
Croyez-le ou non, ce personnage couché sur la scène est une rivière. Elle parle, chante et nargue la petite Gerda qui a eu la malencontreuse idée de lui donner ses souliers en retour d'une information qui ne sera jamais livrée. C'est l'un des tableaux les plus drôles de la pièce Le coeur en hiver, présentée une nouvelle fois jeudi à 10h, à la Salle François-Brassard de Jonquière.
Une drôle de rivière
Tout ceci semble bien sérieux et ça l'est. Néanmoins, les interprètes parviennent régulièrement à divertir les jeunes, un bon exemple étant l'apparition d'un comédien étendu sur la scène et maniéré comme un coiffeur dans un téléroman de Denise Filiatrault. Il incarne une rivière et promet à Gerda, partie à la recherche de Kay, de ramener son ami si elle lui donne ses souliers neufs. Elle accepte ce marché de dupes, ce qui amène le comique à chanter « J'ai de beaux souliers » afin de narguer la fillette. Elle est triste, mais dans la salle, tout le monde rit.
Il y a aussi le brigand qui a enlevé Gerda en la prenant pour la fille d'un riche qu'il pourrait rançonner. Il est si bête qu'on s'en amuse au lieu de s'en inquiéter et puisque la pomme tombe toujours près de l'arbre, sa fille, toute menue, mais plus vilaine que trois Donald, ordonne à Gerda de l'aimer. « Autrement, je vais te tuer », promet-elle, sa main menue serrant un sabre qu'on devine tranchant.
L'oeil aussi trouve matière à se réjouir, notamment lors de l'apparition d'une vieille dame dont la jupe, immense, épouse les traits d'un parterre fleuri. Elle représente une autre source de danger pour Gerda, cependant, puisque sa mémoire s'étiole à son contact. La petite va échapper in extremis à cette douce emprise et ultimement, elle déboule dans le Palais de glace où Kay refuse de la suivre. Le garçon préfère demeurer immortel sans réaliser qu'il n'est déjà plus de ce monde. Il vit sans vivre, en effet, dans un monde aussi fade qu'un bloc de tofu.