Voici Kevin Titzer à son arrivée dans la salle d’exposition de Guadalajara, où il a créé une maison de ses mains, à partir de matériaux récupérés sur place.

La maison mexicaine de Kevin Titzer

CHRONIQUE / « C’est la première œuvre créée au cours des dix dernières années dont je suis vraiment fier », a laissé échapper Kevin Titzer, mardi, à la fin d’une entrevue accordée au Progrès. Lui qui jette un œil critique sur son travail, malgré l’intérêt qu’il suscite partout dans le monde, ne fait pas ce genre d’affirmation à la légère. Pour provoquer une telle réaction, il fallait qu’un événement exceptionnel le projette hors de sa bulle créative.

L’élément déclencheur fut le Festin de los Munecos, un festival tenu tous les deux ans dans la ville mexicaine de Guadalajara. La troupe Luna Morena, partenaire de longue date du Théâtre de la Tortue Noire, une compagnie de la région, lui avait offert de réaliser une installation dans un centre d’art. Elle a appris à le connaître au fil de sa plus récente production, Mémoires d’un sablier, pour laquelle le sculpteur a créé une marionnette particulièrement ingénieuse.

Kevin Titzer se trouvait justement avec le directeur de Luna Morena, Miguel Angel Guttiérez, lorsqu’est apparue une première idée forte, celle de la maison. « Nous étions installés à Charleville-Mézières, en France, à l’occasion d’un festival de théâtre. Ce jour-là, Miguel semblait perturbé et je lui ai demandé pourquoi. Il a répondu qu’un fort tremblement de terre avait ébranlé la ville de Mexico et cette information s’est logée dans ma tête. J’y ai été d’autant plus sensible que lors de ma première visite au Mexique, pour travailler avec la troupe, j’avais tissé des liens avec plusieurs personnes », raconte l’artiste.

Le désir de bâtir une maison avec des matériaux recyclés s’est aussitôt imposé. « Ce concept avait du sens dans la mesure où j’y voyais une métaphore de la reconstruction qui allait être entreprise à Mexico, décrit Kevin Titzer. J’en ai donc parlé aux gens à mon arrivée à Guadalajara et les réactions ont été positives. Pour moi, c’était un “statement” artistique. »

Il s’est pointé avec quelques têtes confectionnées dans son atelier, ces personnages si singuliers, un brin lunaires, qui ont fait sa réputation à l’époque où il vivait dans son patelin de l’Indiana. Des films se trouvaient aussi dans ses bagages, mais il restait à voir quel usage en ferait le sculpteur, qui n’avait jamais créé une œuvre de grandes dimensions.

« C’était aussi la première fois que je disposais d’autant de temps, tout en me trouvant dans un autre pays. Je savais que je ferais une maison, mais comme je travaille de manière intuitive, j’ignorais quelle tournure prendrait ce projet. En fin de compte, j’ai percé des fenêtres, ainsi que de petits trous que les visiteurs devaient chercher un peu, ce qui est devenu un jeu. C’était extraordinaire de voir des enfants découvrir l’œuvre de cette manière », note le sculpteur.

Une autre chose qui lui a plu, c’est le caractère mexicain de sa maison. Les matériaux récupérés en ville ont conféré un look original à son installation, ce qui lui fait dire que cette initiative pourrait voyager avec succès. Peu importe l’endroit, en effet, la sculpture porterait l’ADN du lieu où elle est née. À travers les ouvertures, cependant, les gens seraient confrontés aux créatures étranges issues de son imagination.

« Au début, ça m’a stressé de disposer de deux semaines seulement pour compléter le projet, puis j’ai compris que cette restriction m’avait aidé. C’était libérateur de ne pas avoir trop de temps pour penser et j’ai trouvé agréable de ne pas me demander si la chose allait se vendre. Je veux donc répéter l’expérience, ce qui m’a poussé à soumettre ma candidature dans différents pays, pour effectuer d’autres résidences », révèle Kevin Titzer.