La liberté selon Jérémie Giles [PHOTOS + VIDÉO]

Le monde des aînés tend à se contracter. Du moins, c’est ce qu’on prétend. Il faut croire que Jérémie Giles n’est pas fait de ce bois, lui qui complétait la création d’un grand tableau lors du passage de l’équipe du Progrès. L’homme, qui a célébré son 93e anniversaire de naissance, le 13 février, n’a jamais fait son âge et ça ne commencera pas cette année.

Mesurant six pieds sur quatre, l’oeuvre posée sur son chevalet lui permet de revisiter une série réalisée dans les années 1990, au Centre d’art Manicouagan. Baptisée Explose-Arts, elle consistait en des exercices sur la forme et la couleur. Lui et quelques camarades écoutaient une musique, par exemple, avant de montrer à quelle couleur ils l’identifiaient. Sans se consulter, ils faisaient souvent consensus.

« En vertu du processus d’explosion/implosion, le noir est à l’origine de tout. Alors que le blanc émet la couleur, le noir l’absorbe », énonce Jérémie Giles, en appliquant de la peinture noire au bas du tableau.

Le geste est sûr, tout comme l’esprit guidant sa main. Dehors, des oiseaux piaillent comme pour attirer son attention. Il faut dire que la maison de l’artiste, située à Jonquière, s’ouvre sur un champ qui tutoie l’horizon. Ils sont chez eux autant que lui.

L’oeuvre est pratiquement terminée et on s’émerveille en songeant à l’énergie qu’il a dû déployer afin de la sortir du néant. Les gestes posés à bout de bras. Les mouvements du dos, tantôt penché, tantôt en rotation. Les jambes constamment sollicitées. On en connaît qui plieraient du genou, mais pas lui, comme l’illustre cet échange :

« Êtes-vous fatigué ?

– Non. J’ai seulement 93 ans. »

Il sourit avant d’évoquer la notion de liberté, si chère à ses yeux. C’est ce qui l’a incité à s’engager dans un chantier que d’aucuns jugeraient extravagant, pendant la période de confinement. Le défi consistait à produire 60 toiles, un chiffre qui ne tient pas du hasard, puisqu’il correspond à la moyenne des battements du coeur, chaque minute. Sa première série inspirée par ce thème remonte au début des années 1970. Elle avait pour titre Le coeur battant.

Les nouveaux tableaux seront vendus prochainement, au profit de la Maison des soins palliatifs du Saguenay. Ce n’est pas la première fois qu’il pose un geste de cette nature, sans rien attendre en retour. Libre dans son art. Libre dans sa vie. Cette philosophie balise aussi le regard posé sur ses créations. « Si je ne suis pas satisfait d’une toile, il y a un feu dehors. Je la brûle parce qu’exposer, c’est s’exposer », affirme Jérémie Giles.

Et son geste créatif, comment le définit-il ? À l’en croire, il serait à géométrie variable, au gré des circonstances. « Mon vieux chum René Richard donnait de grands coups francs, ce qui était aussi le cas de Bruno Côté. Moi, par contre, je n’ai pas de style. C’est un peu de tout, dépendant de l’objectif et du sujet, raconte l’artiste, qui pratique également la sculpture. Le geste est déterminé par l’oeuvre que je veux réaliser. »