Voici Fée et Vipérine, deux soeurs incarnées par Léonie St-Onge et Marilyn Perreault. La première est morte, mais continue de hanter sa cadette, qui n'en peut plus de sentir que son père porte toujours le deuil, au point de la négliger.

La jeune fille et la mort

On se croirait dans le quatuor de Schubert, La jeune fille et la mort. La pièce pour enfants Vipérine, présentée vendredi devant des écoliers et reprise samedi à 13h 30, à l'intention de tous genres de publics, réussit l'exploit de faire rire, de susciter la réflexion et d'émouvoir, alors que le personnage central doit affronter de graves dangers. Son objectif est singulier: aider son père à faire le deuil de l'aînée de la famille, décédée à l'âge de dix ans.
La petite Vipérine étouffe dans la maison de son père, ce qui constitue l'élément déclencheur d'une quête existentielle relatée dans la pièce Vipérine. Elle sera présentée une dernière fois samedi à 13h 30, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, dans le cadre de la programmation proposée par le Théâtre La Rubrique.
Elle-même vient d'atteindre l'âge canonique de 11 ans lorsqu'on fait sa connaissance. On la voit chanter et danser dans la maison pendant que l'auteur de ses jours, désormais séparé de son épouse, peine à lire des documents reliés à son travail. Il aime sa fille, mais se montre distant et la petite ne le sent que trop. C'est pour cette raison qu'elle décide de fuguer, emportant dans son sac les cendres de Fée, la bien-aimée.
Dès lors, les enfants présents dans la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, vendredi avant-midi, ont réalisé que les facéties exécutées par Vipérine dans les premières minutes de la pièce ne constituaient qu'un hors-d'oeuvre. Certes, il est vif et attachant, le personnage incarné avec beaucoup de naturel par Marilyn Perreault. Mais une fois qu'on a compris pourquoi il est si agité, si tourmenté, on le trouve bien jeune pour être engagé dans une quête existentielle.
Voici que Fée apparaît, en effet. Belle et parfaite, au point de ne s'exprimer qu'en faisant des vers, elle aussi veut que son père la laisse partir. «Je suis prisonnière de l'Arbre aux rubans, où on trouve un fil pour chaque être vivant qui refuse de libérer un mort», explique la fillette. La solution au problème que les deux soeurs ont en partage consiste à entrer dans la Vallée des ombres, gardée par le redoutable chien à trois têtes.
C'est là que la pièce devient franchement étonnante, autant que la réaction du public, âgé de neuf ans et plus. Parfois effrayé, surtout quand le chien jappe fort, il est quand même demeuré attentif aux péripéties concoctées par l'auteur Pascal Brullemans pour Projet Mû. Même la fois où les filles ont marché sur un sol truffé de larves, entourées d'ossements tenant lieu d'arbres, même quand une explosion survenait, signe qu'une âme avait trouvé son salut, il n'a été ni distrait, ni intimidé.
La mort elle-même s'est révélée moins terrifiante parce qu'elle a pris les traits du narrateur, un homme à la voix douce, aux airs de grand-père, sur lequel Vipérine - ignorante de sa véritable nature - a passé sa mauvaise humeur. Pas rancunier, il l'a laissée monter dans l'arbre pour cueillir le ruban de Fée, puis retourner dans le monde des vivants.
L'aventure était terminée, mais il restait à vivre un épisode émouvant, soit l'apparition de Fée sur un lit d'hôpital, privée de ses cheveux et fragile comme les dentelles de glace qui se forment à la fin de l'hiver, au bord des lacs. On la voyait à travers un rideau, si près et si loin, essayant de convaincre son père de rompre les derniers liens. Même un adulte ne pouvait assister à cette scène sans ressentir un malaise.
Cette mort qui rôde, elle ressemble tellement à la vraie vie qu'on n'est plus dans du théâtre pour enfants, mais dans le théâtre tout court, celui qui ramène aux choses essentielles, souvent inconfortables. En cette époque où on glisse sous le tapis tout ce qui se rapporte aux extrémités dernières, Vipérine fait donc oeuvre de salut public. Tôt ou tard, qu'on le veuille ou non, on aura l'occasion de mettre nos pas dans ceux du père, de l'enfant turbulente ou de sa soeur aînée.