Adrienne Clarkson

«La Chinoise»

CHRONIQUE / Le billet de mon collègue Roger Blackburn, publié dans ces pages samedi dernier, m’a remis en mémoire l’un des derniers moments de gloire du Carnaval-Souvenir de Chicoutimi. Il est survenu le 23 février 2002, le jour où les personnages centraux de la 42e édition, Laetitia et Hector, se sont mariés à l’église Sainte-Anne sous les yeux d’Adrienne Clarkson, gouverneure générale du Canada.

Présidée par l’abbé Gérald Linteau, de regrettée mémoire, la cérémonie avait eu lieu en présence d’une foule nombreuse, costumée à la mode d’antan. Le couple était arrivé dans une carriole dont les clochettes émettaient un tintement joyeux, plus clair que le son émanant des cloches de l’église. Il avait été précédé par sept autres attelages dont les occupants étaient confortablement assis sur des fourrures.

Il y avait eu des chants en latin, des promesses d’amour éternel, puis le baiser des tourtereaux, suivi par le prêche du célébrant, amorcé par un trait d’humour. « Restez assis pour un bon 35 minutes. On va faire ça comme dans le temps », avait lancé l’abbé Linteau, sourire en coin. S’adressant aux mariés, il a émis une recommandation qui, elle aussi, avait fait mouche : « Je veux que votre amour ressemble à un porc-épic. Trop proche, ça pique. Trop loin, on gèle. Vous devez trouver la bonne distance. »

C’était une journée parfaite, dans la grande tradition du Carnaval-Souvenir. Ça faisait du bien de le voir reprendre des couleurs après quelques années difficiles. C’est comme si la communauté avait perdu le sens de la fête, du moins sous cette forme. On ne voulait plus porter le costume et les jeunes n’étaient guère attirés par la musique folklorique. Le trad, c’était pour plus tard.

La fête s’était poursuivie au Chantier du Père Alex, où Claudine Gagnon, membre du comité organisateur, avait bien cerné l’état d’esprit des gens : « C’est l’un des plus beaux moments du carnaval. » Elle avait raison, mais je me souviens d’avoir pensé que c’était peut-être le dernier feu d’artifice, un futile pied-de-nez au destin. Et moi aussi, j’ai eu raison, malheureusement.

Je retiens également un épisode comique, survenu à la fin du repas. L’un des hommes qui conduisaient les carrioles éclusait bière par-dessus bière en bougonnant. Jetant un oeil mauvais du côté de la gouverneure générale, il a dit à ses camarades : « La Chinoise, il est pas question que je l’embarque ». Comme on s’en doute, c’est ce type aux facultés affaiblies, un brin raciste, mais pas très brave, qui a laissé la dignitaire et son conjoint, l’écrivain John Ralston Saul, s’asseoir à ses côtés sur le chemin du retour.

J’ai ri, mais un peu jaune.