Huguette Girard et Luc Bouchard ont raison de sourire, eu égard à la popularité des concerts présentés à Jonquière, avec la complicité des Jeunesses musicales Canada.

Jeunesses musicales du Canada: l'art de durer

Cinq fois l'an, près de 400 personnes se dirigent vers le mont Jacob, à Jonquière, dans le but d'assister à un concert des Jeunesses musicales Canada (JMC). À quelques poussières près, ils occupent tous les sièges disponibles à la Salle Pierrette-Gaudreault, ce qui constitue un petit miracle en ces temps marqués par le repli que vivent les arts de la scène.
Sans même faire de publicité, les comités de Chicoutimi et Jonquière, chapeautés par Madeleine Croft et Josette Pilote, ainsi que Luc Bouchard et Huguette Girard, n'éprouvent aucune peine à maintenir les effectifs au plus haut niveau. Contactés à la fin de chaque saison, histoire de renouveler leur abonnement, les mélomanes versent leur contribution sans hésiter.
« C'est plein depuis une dizaine d'années et le taux de roulement se situe à 10 % par saison », fait observer Huguette Girard. Pour remplacer les personnes qui doivent quitter, elle n'a qu'à offrir les places aux gens qui achètent des billets à l'unité. Ceux-ci sont trop heureux de joindre les rangs des abonnés, au lieu d'occuper l'un des sièges qui s'adonnent à être libres.
Huguette Girard et Luc Bouchard sont eux-mêmes abonnés depuis 40 ans. Engagés dans leur huitième saison en tant que couple responsable du volet jonquiérois, ils apprécient la qualité des quatre concerts proposés chaque année, ainsi que du cinquième organisé par le comité local, lequel offre une belle vitrine aux interprètes de la région évoluant au sein de la mouvance classique.
« Ça m'a ouvert à la musique », résume Huguette Girard. « Cette série de concerts m'a amené à étudier le jeu des artistes, ce qui est plus facile à faire dans une salle comme la nôtre, renchérit Luc Bouchard. Le fait que j'assume aujourd'hui les fonctions de président et de régisseur me procure une autre occasion de les observer. Je jouis d'un contact privilégié. »
Tourtière et pâtés
Ceux qui jugent la musique classique inaccessible, destinée à une élite, ignorent ce qui se passe aux JMC. Choisis à la suite d'auditions rigoureuses, les interprètes proposent des pièces à la portée du commun des mortels, ce qui ne signifie pas que les performances sont banales. Ils sont aussi tenus de les présenter eux-mêmes, en français, une exigence à laquelle tous se plient de bonne grâce, y compris ceux qui sont peu versés dans la langue de Tremblay.
« On leur demande également de parler de leur instrument lorsqu'il sort de l'ordinaire », précise Huguette Girard. Outre l'opéra offert une fois l'an, on retrouve souvent du piano et du violon dans la programmation, ce qui n'empêche pas d'explorer d'autres voies comme l'accordéon, la viole de gambe ou les percussions.
Un autre facteur, qu'on pourrait qualifier de paramusical, contribue au succès des JMC au Saguenay. Il s'agit des repas servis dans la foulée des concerts, un privilège dont jouissent 260 personnes, ce qui correspond au nombre d'abonnements comprenant cette option. Pour donner une idée de l'aubaine que ça représente, signalons que pour une famille, le coût s'élève à 120 $ pour la saison, comparativement à 70 $ par personne.
« Nous alternons entre le pâté à la viande et la tourtière et pendant les soupers, ça socialise pas à peu près. Les tables sont regroupées dans trois salles et celle des artistes, qui se trouve dans le bar, donne lieu à de nombreux échanges avec le public. C'est une beauté de voir aller les gens », raconte Luc Bouchard.
Loin d'être agacés par cette proximité, les interprètes apprécient la chance qu'on leur offre d'échanger avec les mélomanes. Certains, comme le pianiste Philip Chiu, recherchent même ce contact et pas juste pour parler. « À son retour chez nous, deux ans après sa première visite, il a amorcé le concert en disant : ''J'ai hâte de manger de la tourtière ! '' Ça a bien tombé, puisque ce n'était pas le tour du pâté à la viande », lance le président en riant.
Le concert de la relève: une fabuleuse vitrine
La Saguenéenne Manon Feubel compte parmi les chanteuses qui ont été invitées à se produire à Jonquière, dans le cadre du concert de la relève. Elle a ensuite mené une brillante carrière en Europe, marquée par quelques incursions à la Scala de Milan.
Régis Rousseau, Manon Feubel, Sandra et Sylvain Murray, Amélie Fradette, Julie Boulianne, Ariane Girard, Amélie Fortin, Gaël Chabot-Leclerc, Andréa Tremblay-Legendre, Jessy Dubé et, tout récemment, Élisabeth Boudreault, Jeanne-Sophie Baron, Gabrielle Bouchard et Sandrine Vachon : la liste des musiciens et chanteurs qui ont participé aux concerts destinés à la relève, dans le cadre des Jeunesses musicales Canada, est impressionnante.
Ce ne sont pas toutes les régions qui ajoutent une cinquième date à la programmation annuelle. Ça représente même une exception, ce qui confère un éclat supplémentaire à l'initiative prise par les groupes de Chicoutimi et Jonquière. Depuis la saison 1982-83, ils profitent du dernier rendez-vous du printemps pour accueillir un ou deux interprètes du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
« Ils doivent vivre ici ou être originaires de la région, tout en possédant de grandes qualités en tant qu'interprètes », mentionnent deux des responsables du chapitre jonquiérois, Huguette Girard et Luc Bouchard. En retour de leurs efforts, les jeunes artistes reçoivent une bourse de 1250 $, une forme d'encouragement, autant que la preuve formelle qu'ils sont considérés comme des professionnels.
Pour identifier les candidats les plus intéressants, des membres de l'équipe assistent aux concerts présentés au Conservatoire de musique de Saguenay, au Concours de musique du Canada et au Festival de musique du Royaume. Suivent des échanges au sein du comité organisateur, qui fait consensus sur une ou deux personnes.
« L'objectif consiste à faire connaître ces artistes, en plus de les encourager à poursuivre leur cheminement. Lorsqu'il y en a deux, chacun fait ses choses en solo, mais on souhaite qu'il y ait aussi des oeuvres exécutées en duo. Pour ceux qui sont moins habitués à faire de la scène, ça représente une belle occasion de jouer devant un large public », fait valoir Luc Bouchard.
L'organiste Régis Rousseau a eu la chance de participer à un concert de la relève, une initiative du chapitre local des Jeunesses musicales Canada.
Bien avant de devenir une icône de la musique, Angèle Dubeau a participé à une tournée des Jeunesses musicales Canada qui s'était arrêtée à Jonquière. « Elle faisait chanter son violon », rapporte Luc Bouchard.
Un duo violoncelle-contrebasse
Cette saison, les mélomanes auront la chance d'entendre la violoncelliste Marie-Pier Simard-Gagnon et le contrebassiste Samuel San Vachon. Ils se produiront le 7 mai à 16 h, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière, et ont été fort heureux lorsqu'on leur a annoncé la bonne nouvelle en juin, rapporte Huguette Girard.
« On suit Marie-Pier depuis un bon moment. Elle s'est fait connaître à l'émission de télévision Virtuose et aujourd'hui, on la sent plus mature », analyse la bénévole. De son côté, Luc Bouchard évoque le premier prix récolté par Samuel San Vachon lors du Festival de musique du Royaume. « Il avait joué avec tellement de brio », s'émerveille le président du chapitre jonquiérois.
Avant d'accueillir Marie-Pier Simard-Gagnon et Samuel San Vachon, cependant, les mélomanes de la région assisteront à deux concerts réguliers, en ce sens qu'ils émanent de la programmation concoctée par la direction nationale des Jeunesses musicales. Le prochain, prévu pour le 29 janvier, mettra en relief la virtuosité du pianiste Bogdan Dulu. Cet élève du grand Marc-André Hamelin interprétera des oeuvres de Haydn et Chopin en solo.
Le 2 avril, par ailleurs, ce sont des compositions conçues par des femmes qui seront à l'honneur. Ces airs signés Clara Schumann, Alma Malher et Fanny Mendelssohn seront offerts par le pianiste Olivier Hébert-Bouchard, ainsi que la soprano Magali Simard-Galdès. Ils profiteront de l'occasion pour évoquer les circonstances dans lesquelles ces pièces ont vu le jour.
Une longue liste de souvenirs heureux
Si vous voulez embêter Luc Bouchard et Huguette Girard, demandez-leur d'identifier les artistes qui les ont le plus touchés dans le cadre des Jeunesses musicales Canada. Abonnés depuis une quarantaine d'années, ces mélomanes ont vu et entendu tant de belles choses que les noms se bousculent, au point de rendre impossible toute forme de classement.
Parmi les artistes de la région, ils mentionnent spontanément la chanteuse Lyne Fortin qui, en plus de son talent, se distingue par sa gentillesse et sa spontanéité. Un autre souvenir heureux remonte à 2014, alors que Sylvain et Sandra Murray avaient donné un concert en duo, histoire de souligner les 60 ans des chapitres chicoutimien et jonquiérois.
Un an plus tôt, c'est le prodige du violoncelle, Stéphane Tétreault, qui avait produit une forte impression lors de son passage à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. « Malgré son jeune âge, son jeu était impressionnant. Il avait donné un concert en solo et je me souviens que son père l'avait accompagné afin de veiller sur son Stradivarius », rapporte Huguette Girard.
Remontant plus loin dans le temps, elle et son conjoint ont été marqués par le passage d'Angèle Dubeau au Saguenay. Ils ignorent si la musicienne jouait déjà sur son Stradivarius, mais n'ont aucune peine à se remémorer la joie qu'ils avaient ressentie. « Elle faisait chanter son violon », décrit joliment Luc Bouchard.
Il mentionne également Vincent Lauzer, « un flûtiste exceptionnel », ainsi que le violoniste Alexandre Da Costa, dont le talent rayonne au-delà des frontières. Ce ne se sont que quelques exemples parmi une liste qui pourrait s'étirer à l'infini, puisque chaque saison amène son lot de découvertes. « Chaque année, nous recevons des interprètes d'un haut niveau », souligne ainsi Huguette Girard.