PHOTO DE LA PAGE POSTER Jérémie Giles partage son atelier avec un personnage familier, l’ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney. Il a réalisé son buste il y a quelques mois, à la suite d’une entente conclue avec la municipalité de Baie-Comeau. La version en bronze a été inaugurée en mai, tandis que la sculpture en glaise, celle que sa main a façonnée, se trouve à Jonquière.

Jérémie Giles a immortalisé son ami Brian

Jérémie Giles n’est plus seul lorsqu’il pénètre dans son atelier du chemin Saint-Damien, à Jonquière. Un personnage aux traits familiers l’accueille avant même qu’il ait franchi le pas de la porte. Il s’agit de l’ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney, dont le visage gravé dans la glaise, plus grand que nature, esquisse un sourire.

Entourée de souvenirs, de maximes humoristiques et de photographies représentant des toiles et des sculptures ayant balisé le parcours de l’artiste âgé de 92 ans, l’oeuvre commande l’attention. On pourrait ajouter qu’elle connaît les airs de la maison, puisque c’est là qu’une main experte – la seule dont dispose ce diable d’homme – lui a prêté vie. Amorcée l’été dernier, sa gestation s’est prolongée jusqu’à l’hiver.

« J’avais réuni quelques photographies, mais essentiellement, j’ai travaillé de mémoire. Mon intention était de lui donner un air un peu songeur, tout en montrant que cet homme a toujours aimé rire. Après tout, c’est un Irlandais qui a l’habitude de conter des blagues », a raconté Jérémie Giles il y a quelques jours, à la faveur d’une entrevue accordée au Progrès.

Lui qui a produit de nombreux bustes à la demande de la ville de Roberval, histoire d’honorer des gens ayant marqué la vie de cette communauté, n’a pas été confronté à un défi majeur au moment d’immortaliser Brian Mulroney. Même la pression qu’il s’était imposée en proposant au maire de Baie-Comeau, Yves Montigny, de rendre hommage à l’homme d’État, ne l’a pas affecté outre mesure.

La seule différence, par rapport aux projets précédents, découle des liens tissés avec son sujet. Les deux hommes se connaissent depuis 1957, époque où l’artiste vivait à Baie-Comeau. « Je le connais de façon plus intime. On a blagué ensemble, pris un verre de bière ensemble. En travaillant sur son buste, je me suis remémoré plein d’événements », rapporte Jérémie Giles.

Jamais il n’a regretté d’avoir suggéré au maire Montigny de réaliser une sculpture représentant Brian Mulroney, une proposition émise en juin 2018. Sachant que l’ancien premier ministre célébrerait son 80e anniversaire de naissance cette année, il a tracé un lien avec la construction, à Baie-Comeau, d’une maison de la culture identifiée au fils le plus célèbre de cette ville. L’idée de placer l’oeuvre dans le voisinage de ce bâtiment a vite été acceptée.

Le conseil municipal a donné son accord, mais le dévoilement du buste a eu lieu à l’église Sainte-Amélie, le 3 mai, parce que la maison de la culture n’est pas encore fonctionnelle. Près de 400 personnes étaient présentes, mais dans l’esprit du Jonquiérois, il n’en avait que deux, ce jour-là. Brian Mulroney et son épouse Mila. Comment accueilleraient-ils le fruit de son labeur ?

« Mila m’avait dit qu’elle ne se gênerait pas pour exprimer sa déception, dans l’éventualité où l’oeuvre ne serait pas à son goût, signale Jérémie Giles. Or, à la suite du dévoilement, j’ai vu que ça lui plaisait. ‘‘Je ne peux pas dire qu’il ne se ressemble pas. Merci. Merci. Merci’’, m’a-t-elle confié. Quant à Brian, le fait de se voir représenté dans le bronze a provoqué un moment de réflexion. Il m’a serré très fort avant de dire : ‘‘Ça va rester longtemps’’. C’est comme s’il venait de réaliser qu’un jour, le buste serait là, mais pas lui. »

C’est à la Fonderie d’art d’Inverness que la sculpture a pris sa forme définitive. L’artiste souhaitait que la patine soit relativement foncée afin de lui conférer un surcroît de noblesse. « Le bronze produit un effet différent de la glaise. On est parfois surpris par certains effets, mais dans ce cas-ci, le résultat correspond à ce que j’avais demandé. Je suis content », affirme le sculpteur.

Un lien qui transcende les époques

Brian Mulroney était un adolescent lorsque sa route a croisé celle du Jonquiérois Jérémie Giles. Celui-ci était arrivé à Baie-Comeau un an plus tôt, en 1956, afin de participer à la construction de l’usine de la Canadian British Aluminium. Après avoir assumé la gestion de l’inventaire jusqu’à la fermeture du chantier, il a été muté aux relations publiques.

« À ce moment-là, nous n’avions pas de lien particulier. Je savais qui il était parce que la ville était beaucoup plus petite. Tout le monde connaissait tout le monde, fait observer le sculpteur. Plus tard, Brian a été à l’université et nous nous sommes revus en 1964. Il y avait une grève perlée à l’aluminerie et la compagnie avait eu recours à ses services en tant qu’avocat. »

Signe qu’ils partageaient plus que ses souvenirs, Jérémie Giles s’est présenté pour le Parti conservateur du Canada en 1968. Il a ainsi marqué son opposition au premier ministre Pierre Elliott Trudeau, qui tentait de décrocher un premier mandat après avoir succédé à Lester B. Pearson. Le futur leader du PC était déjà membre de cette formation, mais n’avait pas fait campagne dans son patelin.

Les deux hommes étaient dus pour se revoir, cependant, et leur rendez-vous le plus mémorable est survenu en 1979. L’artiste avait emménagé dans la région de Montréal, où il s’occupait du service des relations de travail de l’Union des municipalités du Québec. Le congrès approchait et comme on souhaitait mettre une région à l’avant-plan, le choix du comité organisateur s’était porté sur la Côte-Nord.

« Il fallait identifier deux personnes à qui on rendrait hommage et comme je les connaissais, j’avais soumis les noms de Gilles Vigneault et Brian Mulroney. Pendant la cérémonie, ils s’étaient montrés surpris de voir que par leur entremise, on avait placé leur région sur un piédestal. Je crois que c’est la première fois qu’ils se croisaient », indique Jérémie Giles.

Encore aujourd’hui, il est impressionné par son ami Brian, par sa chaleur humaine et sa vigueur intellectuelle. On pourrait croire qu’ils jasent de politique à la moindre opportunité, ce qui ne correspond guère à la réalité. « Cet homme a d’autres centres d’intérêt. Quand nous nous revoyons, nous parlons de la musique, des arts, de la vie en général. C’est un gars brillant », résume celui qui vient de réaliser un buste en son honneur.

Voici le buste de Brian Mulroney, tel qu’on peut l’admirer à Baie-Comeau.