Jean-Pierre Ferland, qu’on voit en compagnie de sa conjointe Julie-Anne Saumur, se souvient de l’époque où son travail était accueilli avec une forte dose de scepticisme. Il évoque ces lointains souvenirs en riant, puisque cet homme est un adepte de l’autodérision.

Jean-Pierre Ferland, envers et contre tout

Les jeunes artistes qui essuient des rebuffades, qui se font dire qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour réussir, n’ont qu’à suivre le parcours de Jean-Pierre Ferland pour se redonner du courage. Lui aussi a eu droit à son lot de commentaires négatifs et pas juste de la part des critiques. Ça ne l’a pas empêché de mener la carrière que l’ont sait.

Enfant, déjà, il avait reçu comme une sentence le jugement prononcé par le curé de sa paroisse. « Il m’avait refusé comme maître chantre en affirmant que je chantais trop mal », a raconté l’auteur, compositeur et interprète il y a quelques jours, à l’occasion d’une entrevue réalisée au journal. Beaucoup plus tard, cette fois dans le cadre du Festival international de la chanson de Sopot, en Pologne, un membre du jury lui a adressé un compliment légèrement acide.

« C’était un Belge et, pendant une rencontre avec les artistes, il m’avait dit : “Vous créez des chansons magnifiques, mais vous chantez mal” », a relaté celui qui venait de décrocher un deuxième prix pour Je reviens chez nous. L’anecdote le fait rire parce que cet homme maintenant âgé de 83 ans a intégré l’autodérision à sa manière d’être. C’est sa façon de composer avec les petites et grandes indignités que la vie réserve à chacun.

Pour illustrer à quel point il revient de loin, dans la maison de ses parents, il n’y avait aucun livre et juste un disque, La valse des patineurs, que Jean-Pierre Ferland haïssait. « Si je suis devenu chanteur, c’est parce que j’ai été embauché par Radio-Canada en tant qu’officier d’assignation au Bureau des annonceurs. C’était à la fin des années 1950 », lance-t-il d’un ton énigmatique.

Pour trouver le lien avec la chanson, il faut savoir que le jeune homme avait pour fonction de préparer l’horaire de travail de ses camarades, un groupe qui comprenait des recrues aussi prometteuses que Pierre Nadeau et Richard Garneau. « Tous les vendredis, on se saoulait la gueule au Québérac et je cherchais un moyen de capter l’attention de ces gars que je considérais comme des artistes », décrit Jean-Pierre Ferland.

La réponse est venue à force de les côtoyer. Réalisant à quel point ses camarades aimaient des gens comme Brel, Brassens et Aznavour, il a acheté une guitare avant de s’inscrire à des cours donnés par un virtuose du manche, versant classique. Son premier album, produit par le légendaire Henri Bergeron, comprenait une pièce intitulée Le chasseur de baleines.

Les réactions ont été bonnes, mais le jeune homme avait encore l’ambition de devenir annonceur, ce qui l’a poussé à passer une audition à la radio d’État. « Monsieur Hébert, le directeur du Bureau, m’a ensuite rencontré pour livrer son évaluation. Il m’a dit : “Vous écrivez de jolies chansons et je vous suggère de continuer. Vous n’êtes pas un bon annonceur” », indique Jean-Pierre Ferland en riant de bon cœur.

Preuve que la vie comporte son lot d’ironie, quelques décennies plus tard, Radio-Canada, Radio-Québec et TVA lui ont offert de belles tribunes à la télévision, de même qu’à la radio. C’est ainsi que même en sa qualité d’annonceur, l’homme a savouré une douce revanche sur les oiseaux de malheur.


« Il [le curé de la paroisse] m’avait refusé comme maître chantre en affirmant que je chantais trop mal  »
Jean-Pierre Ferland

Une expérience magique en studio

Jean-Pierre Ferland a toujours aimé les studios d’enregistrement. Lui qui avait projeté le Québec dans la modernité avec Jaune, l’une des initiatives qui ont aidé le producteur André Perry à bâtir sa réputation, vient de vivre une expérience tout aussi gratifiante : la mise en boîte de son dernier opus, La vie m’émeut, l’amour m’étonne.

Cette fois, c’est avec André Leclair aux commandes que le chanteur a revisité son immense répertoire. Le réalisateur et arrangeur l’a impressionné au même titre que le musicien, surtout lorsqu’il lui a conseillé de chanter moins haut. « J’ai 83 ans et un gars vient me dire une chose comme ça. C’est ainsi que j’ai découvert un aspect de ma voix dont j’ignorais l’existence. Avant, je poussais trop fort. Aujourd’hui, mon chant vient de l’intérieur », énonce l’auteur de Mon frère.

Le studio se trouvait à deux heures de Saint-Norbert, le village où Jean-Pierre Ferland possède une terre de 250 acres. Les séances commençaient à 10 h et se sont déroulées rondement. « On faisait une chanson, puis une deuxième et parfois une troisième dans la même journée », s’émerveille l’artiste. C’est ainsi que dix titres ont été revisités, parés de sa « nouvelle » voix et d’accents country correspondant à l’esthétique qu’il souhaitait privilégier.

Un autre de ses désirs était de former un duo avec celle qui partage sa vie, Julie-Anne Saumur. « Nous avons fait Quand on se donne, une composition que nous reprenions déjà en spectacle. Nous voulions l’immortaliser et ce fut une expérience très spéciale. En une heure, c’était réglé. Il faut dire qu’avec André aux commandes, il est impossible de mal chanter », souligne l’interprète.

Sur Modern Hôtel, c’est une partenaire de longue date, France Castel, qui donne la réplique à Jean-Pierre Ferland. « Il s’agit d’une pièce plutôt sexy et difficile à interpréter. Ça prenait une femme mûre qui a le sens de l’humour », estime son auteur. Quant à Fer à Piton, il rappelle à ceux qui l’auraient oublié que cet homme est amoureux des chevaux et qu’à la saison froide, il prend plaisir à sillonner ses terres à bord de l’un des nombreux traîneaux faisant partie de sa collection personnelle.

Bien sûr, une tournée suivra la sortie de l’album. Après une résidence au Petit Champlain, à Québec, le vétéran et son équipe prendront la route en 2018. Ensuite, il projette de compléter sa comédie musicale centrée sur Wallis Simpson, La femme du roi, et d’écrire suffisamment de chansons pour que sa compagne puisse enregistrer son propre album.

Après, mais seulement après, un nouveau disque regroupant des chansons originales pourrait se matérialiser. Du moins, tel est son vœu. « Il y a plein de phrases que je garde en stock, du genre “Bécquer bobo”. Je suis capable de construire un texte à partir de ça », fait observer Jean-Pierre Ferland, qui a hâte de poser sa voix recalibrée sur ces créations à venir.