Jean-Michel Anctil

Jean-Michel Anctil continue d'étonner

Le début de ce texte devait se lire comme suit :
Plus de 1300 personnes ont pris de l'avance sur le temps des Fêtes, vendredi soir, au Théâtre du Palais municipal de La Baie. Accueillies par l'humoriste Jean-Michel Anctil, qui présentait son quatrième spectacle en carrière, elles ont renoué avec l'univers du mononcle dans toute sa splendeur en voyant l'un de ses semblables débiter des évidences avec l'air d'avoir découvert la pierre philosophale, faire des farces dont on devine la fin après une moitié de phrase et démontrer, deux fois plutôt qu'une, que sa vision du monde est demeurée figée quelque part entre la cassette Beta et le Walkman.
C'était tentant parce que cet humoriste suinte la normalité. On le voit donner des entrevues et on l'imagine dans un bungalow, faisant des courses au Club Price, écoutant de vieux groupes en se demandant pourquoi les gens s'énervent autant pour U2. Le problème est que l'homme qui a foulé la scène devant des fans conquis d'avance, en n'ayant pour seuls appuis qu'une douzaine d'écrans tenant lieu de décor, est pas mal plus intéressant et surtout plus drôle que l'image caricaturale dépeinte ici.
Ce qui est remarquable chez lui, c'est sa façon de dérouter les gens au beau milieu d'une histoire racontée d'un ton normal. Plusieurs fois, l'invité de Diffusion Saguenay a fait le coup vendredi, comme la fois où il a relaté son premier baiser, une expérience vécue à 14 ans. On a eu droit à une description du contexte (une soirée déguisée), puis de l'érection du garçon sur l'air de Suite Madame Blue, un slow qui a le défaut de devenir plus rock en chemin. Jusque-là, rien à signaler. On pouvait même s'imaginer à sa place, ému, un peu mêlé, mais à partir du moment où les lèvres du jeune couple se sont rencontrées, ce fut l'équivalent d'une explosion, d'un touché de 50 verges par la passe ou d'un solo de guitare avec les dents.
Jean-Michel Anctil s'est mis à parler vite pour évoquer le sentiment de panique qui a gagné son autre moi-même quand la langue de sa copine a spinné dans sa bouche. Un serpent. Un corps étranger à la recherche d'une voie pour sortir. Les images fusaient, superposées à celle d'un phoque, puisque son cri ferait penser à celui qu'a émis sa conquête, trop heureuse de libérer un surcroît d'affection. « Ça n'a pas été un moment parfait », a conclu l'humoriste pendant que la foule reprenait son souffle après avoir tant ri.
Une autre surprise est venue un peu plus tôt dans la soirée, quand il a imité un pigeon pour illustrer la propension de cet oiseau à paraître au-dessus de ses affaires. Son roucoulement et ses mouvements de tête étaient si réalistes que les gags étaient superflus. On le voyait vraiment marcher dans une rue du Vieux-Montréal, faisait le beau avant de forcer le pas, un peu inquiet, parce que l'humain qui le précédait cherchait à le rejoindre, juste pour le plaisir de l'énerver. Dans ce cas-ci, tout est parti de l'exécution. On était dans l'humour physique, avec une touche chaplinesque.
Sujet inépuisable, la vie de famille est à nouveau exploitée dans ce spectacle par l'entremise, entre autres, de l'ado de 15 ans qui préfère son téléphone aux humains. La fin est « cute ». C'est le moment tendre de la soirée, mais il sera effacé par l'apparition de Râteau à la toute fin, toujours incapable de finir une phrase, toujours aussi drôle. On rit un peu jaune de le voir si démuni, ce qui ne l'empêche pas d'égrener quelques vérités dérangeantes, dont celle-ci : « Les gens ont peur de moi. Ils pensent que ce que j'ai, ça s'attrape ».
Simon Delisle
Notons aussi que le thème de l'intolérance est apparu en filigrane, comme quoi Jean-Michel Anctil ne parle pas que de la pluie et du beau temps. « Mon voisin dit que les différents sont ici pour voler nos jobs, mais lui, il ne travaille pas », souligne ainsi Râteau, dont la performance a été saluée avec un enthousiasme parfaitement justifié. Elle a couronné une soirée fort agréable, en effet, une soirée pendant laquelle, en prime, bien des spectateurs ont fait connaissance avec l'humoriste saguenéen Simon Delisle, qui l'a ouverte avec aplomb.