Finissante à la maîtrise en art, Isabelle Duchesne s’est interrogée sur l’identité du genre féminin à travers les pratiques artisanales traditionnellement réservées aux femmes.

Isabelle Duchesne se réapproprie l’artisanat au CNE

Dans Manière de faire | Manière de voir, la Saguenéenne Isabelle Duchesne rend hommage aux pratiques artisanales dans une approche féministe où le tricot, la broderie ou encore le crochet sont mis en valeur par le dessin, jusqu’au 14 janvier au Centre national d’exposition de Jonquière.

Celle qui complète sa maîtrise en art à l’Université du Québec à Chicoutimi, tout en enseignant, présente son projet final dans la salle Les Amis du CNE. Depuis deux ans, la jeune artiste désire se réapproprier l’artisanat traditionnellement féminin de façon plus personnelle avec le dessin. Il en ressort des oeuvres délicates, où le blanc prédomine, mais aux détails nombreux.


« Je ne cherche pas à valoriser le genre féminin au détriment d’un autre, assure Isabelle Duchesne en entrevue. Je veux remettre sur la sphère publique des pratiques qui ont été délaissées dans notre histoire culturelle, parce qu’elles étaient perçues comme des affaires de femmes, qui devaient rester cachées dans les maisons. »


Le parfait exemple est la série Mise en forme d’une construction domestique, où de grands dessins montrent des fondations, des structures de bâtiment et des maisons typiquement canadiennes. Au lieu du béton ou du bois, certains matériaux sont remplacés par de la laine tricotée. Chaque trait est minutieux, et on peut imaginer le temps investi. Il vaut la peine de s’approcher des oeuvres pour bien les apprécier, puis de les observer à nouveau de loin, avec un oeil différent.


« C’est un travail assez rigoureux, avoue Isabelle Duchesne. J’ai une approche du dessin très calculée. J’utilise surtout l’aquarelle, l’encre de Chine et le crayon graphique. Je fais beaucoup de grilles au préalable et je décortique les objets. »


Pour mieux comprendre ce qu’elle dessine, l’artiste apprend les bases de chaque technique. Pour la série Urnes d’artisanes : en mémoire de la perte, elle a imaginé que des articles faits à la main, trouvés dans des friperies, avaient été abandonnés parce que la personne qui les a fabriqués était décédée. Chaque oeuvre allie une photographie en noir et blanc d’un chandail tricoté ou d’une courtepointe, par exemple, avec le dessin d’une urne composée des mêmes motifs.


Ça me trouble beaucoup que ces objets soient jetés. Ça me fait réfléchir sur la valeur qu’on accorde aux choses.
Isabelle Duchesne, au sujet de la pérennité de l’artisanat

La jeune femme s’est aussi interrogée, au cours de sa démarche, sur ce que représente l’identité féminine. L’exposition s’adresse à tous, soutient-elle. « Je pense que les hommes s’intéressent beaucoup aussi à ces questions. On prend conscience de nos privilèges. La lutte pour les égalités concerne tout le monde. »


Les 10 dessins qui composent Tâches, par contre, provoqueront peut-être plus d’interrogations chez les visiteurs masculins. La technique de tressage à la tricolette est mise à l’honneur, sauf qu’au lieu de recouvrir des cintres, le tissu entoure des stérilets.


« La contraception est un gain important de la lutte féministe, mais c’est aussi une responsabilité qui est restée féminine, et les conséquences sont beaucoup orientées sur le corps de la femme », explique Isabelle Duchesne.


Le Centre national d’exposition est ouvert tous les jours de 12 h à 17 h durant la période des Fêtes, sauf le 31 décembre et le 1er janvier.

Chaque urne dessinée reprend les motifs de l’objet artisanal trouvé dans une friperie.

Des symboles

Il y a beaucoup de symboles dans Manière de faire | Manière de voir.


Dans la série Réécriture, Isabelle Duchesne a pris quatre qualités valorisées par la société telles la bravoure et la puissance, et elle les a illustrées avec des sujets presque militaires, comme une épée et une médaille d’honneur. Sauf que la pièce de métal a par exemple été remplacée par un cercle crocheté à l’encre dorée, une façon de réécrire l’histoire.


« C’est sûr que quelqu’un qui connaît plus le féminisme et son histoire va faire plus de liens entre mes oeuvres », affirme Isabelle Duchesne.


En face du quatuor, on retrouve trois drapeaux qui arborent chacun une différente technique de tricot, les préférées de l’artiste. Ils ont été imprimés lors d’une résidence au Centre Sagamie. Points choisis est la seule oeuvre qui comporte réellement du textile, alors que les pratiques artisanales comme le tricot sont au coeur de cette exposition. Il y a tout un sentiment d’appartenance et de fierté lié aux drapeaux, qui prend une signification nouvelle quand on l’associe à l’artisanat.


Le polyptyque Récit imagé d’une pratique en mouvance présente trois dessins numérotés qui renforcent l’idée d’héritage et des générations dans la démarche artistique de la jeune femme. En premier, des sacs de déchets noirs tissés contrastent par leur caractère sombre au reste de l’exposition, qui dégage plutôt une douce atmosphère. Ensuite, des trous se creusent avec des motifs de catalogne, et finalement, des mains brodées poussent dans l’herbe. Chaque fois, la même disposition est reprise, comme l’illustration d’un cycle.


Isabelle Duchesne a l’impression que les techniques artisanales sont encore transmises auprès des jeunes, mais que l’apprentissage se fait différemment, par exemple avec les tutoriels partagés sur les médias sociaux. Maintenant que sa maîtrise est presque complétée, l’artiste veut continuer de joindre sa pratique du dessin à celle de l’enseignement. Il ne lui reste qu’à trouver un nouvel atelier.