Daniel Côté
Victor Dallaire, dans son atelier, en avril 2016. C’était un privilège de le rencontrer dans ce lieu magique, où cohabitaient des oeuvres achevées et d’autres qu’il n’avait pas fini de tailler dans le bois tendre.
Victor Dallaire, dans son atelier, en avril 2016. C’était un privilège de le rencontrer dans ce lieu magique, où cohabitaient des oeuvres achevées et d’autres qu’il n’avait pas fini de tailler dans le bois tendre.

Hommage à Victor Dallaire

BILLET / D’aussi loin que je me souvienne, et ça commence à faire longtemps, les entrevues avec Victor Dallaire ont toujours constitué des moments privilégiés. Elles commençaient souvent dans son atelier, un lieu magique, où cohabitaient des oeuvres couvrant toutes les étapes de la production, du croquis à la version définitive, en passant par les premiers coups de ciseau donnés dans le bois tendre.

Les questions fusaient et, pour ne rien manquer, j’avais souvent le nez dans mon calepin, notant les titres des sculptures, le contexte qui leur avait permis d’émerger du néant. Comme il y avait abondance de projets, les premières minutes étaient intenses, mais peu à peu, le rythme des échanges ralentissait, épousant bientôt celui de la conversation. Ce sont ces parenthèses qui me manqueront le plus, celles où le temps semblait suspendu.

Faut-il préciser, en effet, que Victor Dallaire est décédé samedi dernier, à la suite d’un cancer ? En apprenant la nouvelle, je confesse que j’ai d’abord été choqué. En entrevue avec la consoeur Mélanie Patry, la soeur de l’artiste, Charlotte, a raconté que les proches n’ont pu le voir qu’au dernier jour, alors qu’il ne pouvait guère communiquer. Je sais que c’est arrivé maintes fois depuis le début de la pandémie, mais je croyais que cette abomination, l’agonie en solitaire, avait été abolie par les autorités.

Au plan technique, on pourra prétendre que le mandat a été respecté. L’homme respirait encore lorsqu’on a permis à quelques personnes de le voir une dernière fois, à l’hôpital de La Baie. Mais qu’il s’agisse de Victor Dallaire ou de parfaits inconnus, je trouve cruel qu’on applique la nouvelle norme dans un esprit aussi bureaucratique. Craignait-on qu’il contracte la COVID-19 ou qu’il la donne aux visiteurs ?

À la télévision, sa soeur a relaté cet épisode en affichant une dignité exemplaire, sans véhémence aucune. On percevait toutefois une immense tristesse dans le ton de sa voix, laquelle ne tenait pas uniquement à la disparition de son frère. Cet artiste, qui avait participé à maints festivals et dont l’atelier constituait un point de rencontre à Grande-Baie, comme la boutique de forge au temps des pionniers, aimait trop les gens pour qu’on lui impose un tel châtiment. Il avait réussi sa vie. On l’a empêché de réussir sa mort.

Des hommes providentiels

Les jours ont passé et, bien sûr, des images plus heureuses se sont superposées à celles que je viens d’évoquer. Je me suis souvenu, entre autres, de cette entrevue d’avril 2016 où Victor Dallaire était revenu sur l’origine de sa vocation. C’est un professeur d’arts au Collège Saint-Joseph de Grande-Baie, l’abbé Isidore Bergeron, qui l’avait invité à travailler dans sa classe. « Toutes les cruches, l’abbé les prenait et les redécollait », avait lancé Victor Dallaire avec humour.

L’homme d’Église avait aussi obtenu une bourse du ministère de la Culture du Québec, en plus de convaincre les frères Bourgault, les célèbres sculpteurs de Saint-Jean-Port-Joli, de prendre l’adolescent sous leur aile. « Je suis devenu le premier élève de leur école », avait précisé l’artiste, qui, après deux années fructueuses, est retourné à Grande-Baie pour ouvrir son atelier.

Sa réputation était établie depuis longtemps lorsqu’un autre homme providentiel, Jean-Marie Couet, a fondé l’Exposition internationale de crèches de Noël de Rivière-Éternité. Chaque fois que je réalisais une entrevue avec lui, le nom de Victor Dallaire chantait sur ses lèvres. Il l’admirait au point de lui confier des mandats ambitieux, qu’on pense à la Crèche du Déluge, au totem de 35 pieds qui se dresse près de l’église du village et, surtout, à la Crèche éternitoise, dont deux personnages épousent les traits du sculpteur et de son mécène.

« Les crèches, ça m’a donné de la visibilité et de l’expérience. C’est à Rivière-Éternité que j’ai commencé à travailler avec une scie mécanique », soulignait le Baieriverain.

Cette association l’a également conduit en Europe, où, pendant 22 ans, on l’a invité à participer à des marchés de Noël, entre autres événements.

Un jour, l’un d’eux l’a mené dans une grotte, les Troglodytes de Saumur. « J’ai fait des bonshommes avec des tuques. Mon nom est inscrit dans la pierre », avait mentionné Victor Dallaire avec un brin de fierté dans la voix.

Aujourd’hui, cependant, on a le goût d’apporter une correction. C’est d’abord dans le coeur des gens, dans l’âme de cette région, que son nom restera gravé à jamais.