Guy Langevin, l’enfant qui n’a jamais cessé de dessiner [PHOTOS] 

Tous les enfants dessinent avant d’apprendre à écrire, mais Guy Langevin n’a jamais arrêté. Son carré de sable était délimité par les feuilles de papier que sa mère lui donnait. Il suffisait d’un crayon pour que le petit garçon de Chicoutimi-Nord réinvente le monde en fonction de ses habiletés, qui, très tôt, l’ont singularisé du commun des mortels. « C’était mon langage », a résumé l’artiste à la faveur d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Son histoire est celle d’un fils de la Révolution tranquille. Entré au cégep en 1971, il a ensuite été le premier membre de sa famille à compléter un baccalauréat. Ça s’est passé à l’Université du Québec à Trois-Rivières et le plus remarquable est que ses parents, qui étaient de condition modeste, aient accepté sa décision de s’inscrire en arts.

« Même s’ils croyaient que je mangerais mes bas, ils m’ont laissé choisir moi-même », s’émerveille Guy Langevin, un demi-siècle plus tard.

Artiste autonome jusqu’à l’aube de la soixantaine, c’est seulement à ce moment que l’enseignement est entré dans sa vie, et encore. Ce fut à pas de loup, quelques cours donnés au Cégep de Trois-Rivières.

« Je trouve ça le fun. C’est mon hobby de semi-retraite », lance l’artiste, d’un ton enjoué.

Il faut dire que la transmission constitue pour lui un réflexe naturel. La grande affaire de sa vie, la gravure à la manière noire, en a fait une autorité à l’échelle de la planète. En Asie et en Europe, particulièrement en Europe de l’Est, on l’invite à donner des classes de maître, à siéger sur des jurys et, bien sûr, à présenter son travail.

La gravure : une maladie

La rétrospective proposée par le Centre national d’exposition (CNE) de Jonquière, jusqu’au 4 octobre, ménage une place de choix à cette dimension de l’oeuvre. D’une série à l’autre, on remarque le dialogue subtil entre l’ombre et la lumière. Tout semble couler de source, jusqu’à ce qu’on tombe sur cette citation : « La gravure est une maladie. Le mezzotinto (la gravure à la manière noire, telle qu’on la désigne en Italie) est la forme la plus pernicieuse. »

Appelé à préciser sa pensée, Guy Langevin mentionne qu’une seule plaque peut nécessiter trois ou quatre mois de labeur. « C’est très long à faire, mais ce qui m’a séduit dans cette technique, c’est la lumière, fait-il observer. On part d’une surface noire pour aller chercher des gris à force de gratter. Vient ensuite l’étape de l’impression, qui réserve parfois des surprises. »

Ils sont peu nombreux à pratiquer cet art, mais cette communauté fervente est tricotée serré. « C’est en Inde que j’ai donné ma dernière classe de maître, juste avant la pandémie », note ainsi l’artiste.

Sur ses passeports, on retrouve également la trace de ses passages en Pologne, en Russie et ailleurs en Europe, de même qu’en Asie.

Anges déchus

La Chine, elle, l’a accueilli une douzaine de fois à ce jour. L’une des retombées de ces fréquentations est la série Parfum de mémoire, qui l’occupera pendant dix ans. Le CNE y fait écho, ainsi qu’à la série Le crépuscule des anges, centrée sur la perte des valeurs. Dans ce cas, les personnages semblent flotter dans l’espace, tels des plongeurs exécutant de savantes figures avant de pénétrer dans la piscine. Conséquence de leur transition du divin vers le profane, illustré par l’argent et les possessions matérielles, ces anges ont perdu leurs ailes.

Fait remarquable, son sens moral s’exprime aussi doucement que lui, à travers des oeuvres qui sont tout sauf des slogans. Elles communiquent le message de manière presque subliminale, ainsi que le démontre l’une de ses premières séries, À corps déchiré.

Ces lithographies, dont les plus anciennes remontent à 1983, ont été inspirées par un fait divers, l’histoire d’une femme victime de viol, aux États-Unis. Ses agresseurs avaient été acquittés parce qu’elle n’a pas eu la force de témoigner, ce qui a poussé Guy Langevin à représenter un corps enveloppé dans un linceul.

« Je réagis à des choses comme la violence, la mémoire, à différentes questions que je me pose. Je le fais de manière poétique. Ça passe à travers des images », raconte l’artiste, qui, ces jours-ci, revient à la gravure après s’être investi dans l’autre dimension de son oeuvre, la photographie, elle aussi représentée au CNE grâce à l’exposition Voile de peau.

« De loin, mes nouvelles gravures ressemblent à un paysage. De près, cependant, on voit qu’il s’agit d’un corps. Mon travail joue encore sur la perception », laisse entrevoir Guy Langevin.


« Je réagis à des choses comme la violence, la mémoire, à différentes questions que je me pose. Je le fais de manière poétique. Ça passe à travers des images. »
Guy Langevin

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UN CORPS NU, EN RÉACTION AU PURITANISME

Comment une seule et même personne peut-elle remplir une pièce aussi grande que la salle où loge Voile de peau, au Centre national d’exposition (CNE) de Jonquière ? C’est pourtant ce que propose l’artiste Guy Langevin, par le biais de cette installation photographique présentée jusqu’au 4 octobre. Le modèle avec lequel il a travaillé se déploie partout, hormis dans la section centrale, imposant une présence à la fois mystérieuse et obsédante.

Ce sont de grandes images accrochées au plafond qui sont la cause de ce phénomène. Devant chaque mur, elles forment des ensembles différents, les photographies les plus près du centre constituant l’équivalent d’une porte d’entrée. Il suffit de s’en rapprocher, puis de jeter un regard derrière elles, vers la deuxième rangée, puis vers la troisième et la quatrième, pour absorber de larges pans du casse-tête.

Le modèle est nu et justement, c’est ce qui a justifié la création de cette oeuvre qui est présentée pour une deuxième fois, après sa création à Trois-Rivières. « C’est une réaction au puritanisme qui émerge. Ça me fatigue. On se doit d’être respectueux, mais on peut montrer un corps. Pour moi, c’est un véhicule, un instrument », énonce l’artiste originaire du Saguenay.

Les photographies ont été captées au cours d’une même séance, quelque chose comme 200 ou 300 images. Aucune n’a été retouchée ni recadrée, insiste Guy Langevin. C’était à lui de se débrouiller avec le matériel, d’en faire un parcours cohérent. Or, comme le titre l’indique, la peau se trouvait au coeur de sa démarche. « C’est elle qui nous définit, individuellement et collectivement. C’est la première chose qu’on voit », rappelle l’invité du CNE.

Dans cette perspective, il a voulu travailler avec une femme que d’aucuns trouveront jolie, mais qui déroge des critères de beauté imposés par les magazines de mode. « Si on examine sa peau, on réalise qu’elle n’est pas aussi jeune qu’on pourrait le croire. Il y a des cicatrices, des vergetures, et elle est poilue. Par contre, il y a quelque chose qui se passe lorsqu’on la regarde. Quelque chose de vivant », affirme Guy Langevin.

Son unique critère, à vrai dire, était que la peau du modèle supporte bien la lumière. Et pour comprendre à quel point ce désir ne relevait pas d’un caprice, il faut l’entendre parler des deux disciplines qui guident son travail depuis 40 ans : « Le dessin m’a appris à observer, tandis que la photographie m’a appris la lumière. »

Quant au visiteur, il lui donne un conseil, un seul, afin de tirer le meilleur parti possible de son installation. « C’est une exposition qui joue sur la perception de la peau. Si on voyage entre les voiles, si on voit le corps de loin, de près, ça change », rapporte Guy Langevin.