Gérard Bouchard présente son nouveau livre, Les nations savent-elles encore rêver?, où il s’attarde aux mythes fondateurs d’une trentaine de communautés, dont le Québec. Il affirme que chaque société a besoin de mythes pour donner une plus grande résonnance à son parcours et pour se projeter dans l’avenir.

Gérard Bouchard: quand les mythes tombent en panne

Il en est des nations comme des familles. Elles ont besoin de s’inscrire dans une continuité historique en épousant des valeurs, des idéaux, censés refléter leurs expériences passées, autant que leurs aspirations. Observateur attentif de ce phénomène, l’historien et sociologue Gérard Bouchard, de l’Université du Québec à Chicoutimi, vient de lancer un livre qui témoigne de la nécessité d’actualiser ces récits collectifs. Intitulé Les nations savent-elles encore rêver ? , il s’appuie sur l’analyse de 30 communautés, dont quatre font l’objet d’un examen plus poussé afin de cerner de quelle manière les peuples peuvent se redéfinir à l’ère de la mondialisation.

« Je voulais savoir où en étaient les mythes nationaux à un moment où on dit que les sociétés sont en crise, la culture en déclin, ce qui est source de désordre et de cynisme. Ma réflexion a embrassé plusieurs nations parce que j’avais besoin d’éléments de comparaison pour parler du Québec. Ça m’a permis de démontrer que trois facteurs, la mondialisation, le néo-libéralisme et l’immigration, ont mis à mal les mythes nationaux. À des degrés divers, ceux-ci sont en mauvais état », a énoncé l’auteur au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Pour bien comprendre ce que représentent les mythes nationaux, il faut les voir comme « des valeurs si importantes qu’elles s’entourent d’une forme de sacralité », note Gérard Bouchard. Il donne l’exemple de l’égalité des femmes et des races au Québec, des idées qui font tellement consensus qu’il serait périlleux de s’y opposer. Un autre cas éloquent est celui du rêve américain, ce principe suivant lequel les personnes qui travaillent fort, qui sont audacieuses, seront récompensées à la hauteur de leur mérite. Il a cours depuis l’arrivée des Puritains sur ce qui allait devenir les États-Unis et demeure - pour combien de temps encore ? - l’un des moteurs de la nation américaine.

« Ce mythe qui a soutenu l’imaginaire national jusqu’aux années 1970 a été victime de son succès, constate l’auteur. Des gens s’enrichissent sans travailler, par le biais des héritages, tandis que les familles appartenant à la classe moyenne n’ont plus les moyens d’envoyer leurs enfants au collège, ni d’acheter une maison. L’écart entre riches et pauvres s’accroît considérablement, si bien que de nos jours, de nombreuses personnes ne croient plus au système. Le problème, c’est qu’un mythe doit être profondément ancré dans l’émotion et qu’il n’y a pas d’ingénierie pour le remplacer, dans la mesure où il est devenu dysfonctionnel. »

Toujours dans la patrie de Lincoln, un autre mythe, celui de l’exceptionnalisme, devient tranquillement obsolète. Au plan économique, l’expansion de la Chine reléguera le pays au deuxième rang à l’échelle mondiale. Quant à la mobilité sociale mentionnée tantôt, elle est plus grande en Europe, malgré les difficultés qu’éprouve ce continent. « Même au chapitre des valeurs, il reste peu de choses à exporter depuis les conflits au Vietnam et en Afghanistan. En même temps, il est clair que les valeurs qui avaient poussé les Puritains à quitter l’Angleterre, la justice sociale et l’égalité, ne sont plus reflétées dans la société », rapporte Gérard Bouchard.

Le cas du Québec

En Acadie, la difficulté réside ailleurs, apprend-on dans Les nations savent-elles encore rêver ? . Les mythes fondateurs s’appuyant sur le drame qu’a constitué la Déportation, puis sur le mouvement de refondation de la communauté au 19e siècle, ont été reniés par les élites dans les années 1960. « Elles ont voulu refaire des mythes et ont échoué, signale Gérard Bouchard. Depuis ce temps, on observe un décrochage entre les élites et la population, laquelle est demeurée fidèle aux vieux mythes, dont celui incarné par le personnage d’Évangéline. »

La situation est différente au Québec, où deux mythes rythment l’imaginaire national depuis la fin du régime français. Celui dit de la survivance part de l’idée que cette société est fragile, d’où l’importance de protéger sa langue et ses écoles. Il y a également le mythe de la reconquête, pulsé par un puissant désir d’émancipation collective. « Il tient au fait que la colonisation britannique a compromis le destin de ceux qu’on appelait des Canadiens-français, faisant d’eux des citoyens de seconde zone. Il en a résulté l’émergence d’une communauté d’affaires importante, ainsi que la reconquête linguistique par le truchement de la Loi 101 », fait observer l’auteur.

Sans avoir été rejetés, ces mythes ont perdu du tonus à la suite du développement économique « made in Québec », couplé au rapport que les jeunes entretiennent avec le français. « En économie, le mythe s’est réalisé, tandis que les jeunes perçoivent la langue sous un jour plus utilitaire, décrit Gérard Bouchard. Ça fait peur lorsqu’on apprend que 40 % d’entre eux sont indifférents à la pratique du ‘‘Bonjour-Hi’’. » Il ajoute qu’au plan politique, le mythe de la reconquête tourne au ralenti depuis l’échec du oui dans les deux référendums.

Il serait donc opportun de créer d’autres mythes, mais lesquels ? Et comment ? À la fin du livre, l’auteur identifie quelques pistes qu’il conviendrait de creuser. Parmi elles, on retrouve un mythe planétaire auquel la jeunesse adhère d’emblée : la protection de l’environnement. « Comme d’autres mythes du même ordre, la paix et les droits de la personne, une peur est à l’origine de ce phénomène, avance-t-il. Après la crainte d’une guerre nucléaire et l’émoi causé par la Shoah, le mythe écologiste est devenu l’éléphant dans la pièce. C’est une valeur très forte. »

Ce qui est tout aussi clair, c’est la nécessité pour le Québec de procéder à une mise à jour de ses mythes parce que ce sont eux qui fournissent l’ancrage émotif sans lequel une société ne peut pas vivre. « Le moment est venu de relire notre histoire d’une façon différente afin de lui conférer une plus grande résonnance. Partout où il y a un rapport social, on a besoin de symboles », résume Gérard Bouchard.