Gabrielle Gaudreault a rassemblé de précieux documents au fil des ans, dont des programmes provenant de la Société des concerts et du Cercle musical, les deux organisations qui invitaient des artistes de réputation internationale à se produire au Capitole de Chicoutimi. Elle-même y a assisté dès l’adolescence, mais vu ses moyens limités, il lui est arrivé de se faufiler à l’entracte pour ne pas défrayer le prix du billet.

Gabrielle Gaudreault fait un important don au monde musical

Pendant deux ans, Gabrielle Gaudreault a hésité. Une part d’elle savait que remettre ses documents à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) était la chose à faire, mais se séparer d’eux constituait un déchirement. Après tout, ces photographies, programmes de concert, lettres et contrats ont balisé ses 90 ans de vie, en plus de raconter de larges pans de l’histoire de la musique au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

La raison l’a finalement emporté. Le 24 août, Myriam Gilbert, archiviste coordonnatrice pour BAnQ dans la région, est passée à son domicile pour effectuer une récolte peu banale, assimilable à une pêche miraculeuse. Six cahiers grand format l’attendaient, ainsi que tous les programmes du Festival de musique du Royaume depuis sa création en 1992.

Il suffit de les parcourir pour revivre la naissance de l’École d’instruments à vents et à cordes de l’École Apostolique de Chicoutimi en 1959, de l’École de musique de Chicoutimi en 1964, ainsi que du Conservatoire de musique de Chicoutimi, trois ans plus tard. Et en prime, trésor d’entre les trésors, le premier cahier abrite les archives d’un autre pionnier de la scène musicale, l’ancien directeur de l’antenne régionale de Radio-Canada, Vilmond Fortin, décédé au début des années 1970.

On y trouve des programmes de la Société des concerts, l’une des deux organisations qui amenaient des interprètes de réputation internationale au regretté Capitole de Chicoutimi. Certains remontent à 1944 et portent la griffe des artistes, une liste qui comprend les membres de la famille von Trapp, venus chanter pendant la saison 1945-46. S’y ajoutent d’autres programmes éveillant le souvenir du Cercle musical, le groupe qu’administraient les soeurs Charlotte et Thérèse Mercier.

Parmi les documents dont vient d’hériter Bibliothèque et Archives nationales du Québec, on remarque ce programme de la Société des concerts autographié par des membres de la famille von Trapp lors de leur passage à Chicoutimi pendant la saison 1945-46.

« J’avais 13 ans la première fois que j’ai assisté à l’un de ces concerts. Ce sont les membres de la haute société qui s’y rendaient. Je n’avais pas l’argent pour entrer, mais à l’entracte, je me faufilais à l’intérieur et j’allais m’asseoir à l’arrière », a raconté Gabrielle Gaudreault, l’oeil rieur, au cours d’une entrevue accordée au Progrès. Elle, si droite, si rigoureuse. Il n’y a que la musique qui aurait pu la pousser à poser un geste illégal, le tout sans entretenir aucun remords.

Combler un vide
Des larmes ont coulé, le jour où les documents ont effectué leur ultime migration. Une semaine plus tard, cependant, la principale intéressée avait retrouvé une forme de sérénité. « J’ai eu de la misère à me décider, tant je suis attachée à ces souvenirs qui relatent 78 ans de vie musicale. Peu de gens ont vu ces archives, mais aujourd’hui, ça me libère d’en parler », confie-t-elle.

Cette photographie de Vilmond Fortin ouvre le cahier où Gabrielle Gaudreault a consigné ses archives, lesquelles remontent au milieu des années 1940. Cet homme, qui fut directeur de la station locale de Radio-Canada, a été un ardent promoteur de la musique classique au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Consciente elle aussi de l’importance de ce don, Myriam Gilbert révèle qu’il comble un vide en ce qui touche l’histoire musicale de la région. « J’ai dit à Mme Gaudreault qu’elle aurait fait une bonne archiviste, souligne-t-elle. Les documents sont bien conservés, en ordre et datés. Il reste seulement à les intégrer à la banque de données Pistard, une opération qui sera complétée au printemps 2019. »

Un autre avantage tient à la présence de Gabrielle Gaudreault, dont la mémoire est impressionnante. S’il y a des questions, notamment sur l’identité des personnes figurant sur les photographies, elle pourra prêter assistance au personnel. En parallèle, celle qui a fondé deux écoles de musique, participé à la naissance du conservatoire et créé un concours qui demeure l’un des plus importants du Québec, en plus d’animer d’innombrables messes en tant qu’organiste, complète l’écriture de ses mémoires.

« Je suis rendue à la création du Festival de musique du Royaume et, l’année précédente, du concours Jeunes étoiles. C’est la partie qui manque pour arriver à la fin de cet exercice. Je travaille là-dessus et j’ai également effectué des démarches pour trouver un éditeur », indique la Chicoutimienne, pour qui la transmission représente un plaisir, autant qu’un devoir.

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UN COUP DE POUCE DE WILFRID PELLETIER

Gabrielle Gaudreault enseignait la musique à l’École Apostolique de Chicoutimi lorsque le destin a posé une aile sur sa tête. Deux fois, des élèves de la jeune femme ont été remarqués par Wilfrid Pelletier, qui était le chef de l’Orchestre symphonique de Montréal. Il était venu les entendre au Saguenay et leur a demandé de participer à la ronde finale du Concours de musique du Canada.

La première année, ce sont trois enfants, dont Jean, le fils de Gabrielle, et Yvon Gaudreault, qui avaient joué devant l’illustre personnage. Impressionné, il avait posé ses mains sur les épaules de l’enseignante. « M. Pelletier m’avait dit : ‘‘Vous êtes comme le frère Ernest de Baie-Saint-Paul’’. Je ne savais pas qui était cet homme, mais ça voulait dire que j’avais un don pour montrer la musique aux jeunes », raconte Gabrielle Gaudreault.

L’année suivante, c‘est une petite fanfare qui se produit sous les yeux du maestro, de retour à Chicoutimi. Non seulement l’a-t-il priée de faire le voyage à Montréal, mais sa directrice a participé à deux émissions de télévision en sa compagnie. Son travail fut si remarqué, l’intérêt pour la musique était si grand, qu’il est devenu nécessaire de fonder l’École de musique de Chicoutimi en 1964. 

« J’ai obtenu 20 000 $ d’Antonio Talbot pour embaucher trois professeurs. Après deux ans, l’école comptait 110 élèves, et nous avons reçu la visite de Victor Bouchard et de Clermont Pépin. Ils ont entendu nos jeunes, puis ils m’ont invitée à dîner à l’hôtel Chicoutimi, où j’ai appris que 80 de nos élèves accéderaient au Conservatoire de musique de Chicoutimi, qui allait ouvrir ses portes en 1967 », relate-t-elle.

Jusqu’en 1991, elle a été l’adjointe du directeur. « J’étais présente six jours par semaine, se souvient l’enseignante. Avant la nomination de Jacques Clément, les directeurs occupaient leur poste à temps partiel. Ils me faisaient confiance. Quelles belles années ! »

Elle ajoute que toutes ces activités, tous ces projets, ont été rendues possibles grâce à la collaboration de son époux, lui aussi musicien. « Il a toujours été avant-gardiste. Grâce à lui, j’ai été la première femme à entrer dans la Fanfare de Chicoutimi et la première à conduire une automobile. Depuis 70 ans, je suis mariée avec un homme qui m’a compris, qui m’a ouvert des portes », énonce Gabrielle Gaudreault.