Éric-Emmanuel Schmitt aime jouer au théâtre, ce qui explique sa participation à la pièce Le Mystère Carmen, où il raconte la création du célèbre opéra avec la complicité des chanteurs Marie-Josée Lord et Jean-Michel Richer, ainsi que du pianiste Dominic Boulianne.

Éric-Emmanuel Schmitt et les leçons de Carmen

Tout le monde connaît Carmen, ne serait-ce que l’un de ses airs, mais combien savent à quel point le destin de Georges Bizet, celui qui en a composé la musique, fut cruel ? Âgé de 36 ans lorsque cette oeuvre a été créée, à Paris, en 1875, il l’a vue se faire éreinter lors de la première tenue à l’Opéra-Comique. Ce jour-là, nul n’aurait pu imaginer que ce vilain petit canard deviendrait l’opéra français le plus joué dans le monde et le troisième toutes langues confondues.

Emporté par un infarctus trois mois après les débuts chaotiques de cette production, Bizet n’a pas eu le temps de mesurer l’ampleur de ce qu’il avait accompli et justement, c’est ce qui a poussé l’écrivain français Éric-Emmanuel Schmitt à relater cette histoire. Il l’a fait à la demande de l’Opéra Garnier, où on a présenté une lecture-concert s’appuyant sur son texte. Puis, le Québec, plus précisément Lorraine Pintal, du Théâtre du Nouveau Monde, en a fait un spectacle baptisé Le Mystère Carmen.

Les premières représentations ont eu lieu en février, à Montréal. Suivra une tournée qui se déploiera du 19 avril au 15 mai. L’une des escales sera le Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi, où les interprètes se produiront le 8 mai.

La partie musicale est assurée par la soprano Marie-Josée Lord et le ténor Jean-Michel Richer, appuyés par le pianiste Dominic Boulianne. Un personnage leur tient compagnie, à la fois enquêteur et narrateur. Il est incarné par Éric-Emmanuel Schmitt lui-même, dont c’est la deuxième expérience sur les planches. Il a fait ses débuts en portant à la scène un autre de ses textes, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran. Près de 250 représentations ont été données à ce jour, dont plusieurs au Québec, en 2016.

« J’ai toujours passé ma vie au théâtre par l’entremise de mes pièces, mais là, j’ai dû travailler, notamment sur la tenue de scène et la diction. Je voulais mériter de monter sur scène, un lieu où j’aime me trouver, où je me guéris de la solitude de l’écrivain. Je sens le public vibrer, ce public que je compare à une patte de chat. Il peut griffer ou caresser », a raconté Éric-Emmanuel Schmitt, il y a quelques jours, à la faveur d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Anatomie d’un miracle

Le Mystère Carmen s’articule autour d’une enquête centrée sur la mort de Bizet. Puisque l’événement à l’origine de son infortune fut une baignade dans les eaux froides de la Seine, on soupèse différentes hypothèses. Était-ce un accident ? Un suicide ? Un meurtre ? C’est aussi l’occasion de remonter dans le temps, de mettre ses pas dans ceux du compositeur.

Jean-Michel Richer et Marie-Josée Lord font partie de la distribution du Mystère Carmen, un spectacle qui sera présenté le 8 mai, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi.

« C’est l’histoire d’un homme prisonnier de son époque. Avant, il faisait des compromis, mais sa rencontre avec Carmen, le personnage créé par Prosper Mérimée, s’est révélée décisive. Au contact de cette femme solaire et libre, il l’est devenu, lui aussi. Soudain, il se lâche. Il compose une musique rythmée, avec des modulations incroyables, et provoque un scandale moral en donnant la parole à une femme qui dit : ‘‘ Je suis née libre’’ et qui en meurt, mais avec fierté, sans angoisse », décrit Éric-Emmanuel Schmitt.

Il en parle comme d’une héroïne féministe avant la lettre, porteuse de sa propre vérité et qui ne craint pas de la proclamer. Le philosophe en lui y voit l’incarnation du surhomme nietzschéen. « C’est un être fort, parfois cruel, qui vit totalement dans le présent. Dans mon enquête, je montre comment ce personnage était en avance sur son époque. Elle est le feu, la séduction et l’ardeur », énonce l’écrivain.

Lui aussi a été touché par Carmen, le personnage comme l’opéra. Né dans un foyer où l’art lyrique était prisé, il a découvert l’oeuvre de Bizet en écoutant à répétition un 33 tours réunissant quelques extraits. Le charme a été renouvelé pendant ses études à l’université, alors que d’autres facettes de l’oeuvre l’ont interpellé. « Nietzsche s’est guéri de Wagner grâce à Bizet, en opposant la vitalité du sud à la métaphysique du nord », analyse Éric-Emmanuel Schmitt.

Le problème est qu’avec le succès vient une certaine opacité, en ce sens qu’on reconnaît les airs. On croit maîtriser les enjeux soulevés par l’oeuvre, sans creuser aussi profondément qu’il le faudrait. « On voit l’aspect corrida, la sensualité, mais on ne mesure pas à quel point Carmen est un opéra subversif. Souvent, le succès est une lumière qui aveugle le spectateur », constate l’écrivain, qui, pour cette raison, est fasciné par la gestation de Carmen.

Ses recherches lui ont permis d’entrer dans les coulisses, en effet, d’accompagner Bizet lors de ses échanges avec les librettistes, dont les premiers efforts lui semblaient conventionnels. « C’est émouvant d’essayer de comprendre le miracle que constitue Carmen. Bizet, cet homme qui, auparavant, vivait la vie d’un autre, a écrit cet opéra 13 fois, s’émerveille Éric-Emmanuel Schmitt. La leçon que j’en tire, c’est qu’il ne faut pas se contenter de quelque chose de bien. »

Le Mystère Carmen s’articule autour d’une enquête centrée sur la mort de Bizet.

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ARPENTER LE QUÉBEC, UNE SOURCE DE PLAISIR

S’il existe un mystère Éric-Emmanuel Schmitt, parallèlement au Mystère Carmen, il réside dans son extrême curiosité. L’écrivain tant célébré, et pas juste dans les pays francophones, n’est pas du genre à demeurer à la surface des choses. C’est ainsi qu’il s’applique à découvrir les régions du Québec, pas juste sa capitale et sa métropole, chaque fois que les hasards de la vie lui en fournissent l’occasion.

Ce fut le cas en 2016, alors que la tournée découlant du livre Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran lui avait permis de se rendre aussi loin qu’en Abitibi. Cette fois-ci, il présentera Le Mystère Carmen dans les Bois-Francs, en Mauricie, dans les Laurentides, en Outaouais et, pour la première fois, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. À croire que cet homme est en campagne électorale.

« Ces tournées me permettent de visiter des endroits qui ne me sont pas familiers et comme je suis très curieux, les producteurs sont étonnés quand je leur fais des suggestions qui ne leur seraient pas venues à l’esprit. C’est ainsi que j’ai pu prendre la mesure du Québec, un État huit fois plus grand que la France, et que j’ai découvert la somptuosité de la nature », raconte Éric-Emmanuel Schmitt.

La notion du temps

Un autre contraste par rapport à la situation qui prévaut dans l’Hexagone trouve sa source dans la notion de temps. Là-bas, les touristes sont émerveillés lorsqu’ils pénètrent dans une église vieille de huit siècles, couchent dans une auberge construite avant la Révolution. Lui, c’est le contraire. « Ce n’est pas rien, l’émotion d’arriver dans une ville qui n’existait pas, le jour où je suis né. C’est ce que j’ai vécu à Val-d’Or, et ça m’a fait un effet boeuf. C’est le rêve américain », fait valoir l’écrivain.

La différence, cette année, tient au fait que deux chanteurs, la soprano Marie-Josée Lord et le ténor Jean-Michel Richer, partagent la scène avec lui. Comme ils doivent s’accorder des pauses afin de ménager leur voix, ça lui procurera une marge de manoeuvre appréciable. « J’aurai plus de temps pour arpenter le Québec », se réjouit Éric-Emmanuel Schmitt.

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LES FORCES DE LA BÊTISE

Dans l’un de ses livres les plus audacieux, La part de l’autre, Éric-Emmanuel Schmitt trace un parallèle entre la vie d’Adolf Hitler telle qu’elle s’est déroulée et ce qu’il serait advenu si, dans ses jeunes années, il avait été admis à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Sa conclusion, fruit d’une réflexion qui allait bien au-delà de la personne de l’Autrichien, est qu’il aurait trouvé une façon de vaincre ses démons au sein d’un monde qui n’aurait pas été mis à feu et à sang comme ce fut le cas de 1939 à 1945.

« Sans l’obsession antisémite qui habitait Hitler, l’histoire de l’Allemagne aurait été différente », affirme l’écrivain. Il croit que ce pays aurait cédé à ses pulsions militaristes aux dépens de la Pologne, sans toutefois plonger l’Europe dans un deuxième cataclysme. Le pays aurait prospéré au point de faire jeu égal avec les grandes puissances, au point d’être le premier à envoyer un homme sur la Lune. Or, même dans un tel contexte, avec des millions de morts en moins, il importe de ne pas baisser la garde. 

« La matière humaine est mouvante. Il n’existe pas de progrès permanent, ce qui nous oblige à demeurer vigilants, conseille Éric-Emmanuel Schmitt. Ne laissons pas les forces de la bêtise l’emporter. Notre destin se trouve entre nos mains. » L’actualité récente peut sembler décourageante, ne serait-ce que les crimes commis par les terroristes de tous bords, ou encore les menaces que des leaders autoritaires font courir à la démocratie. Néanmoins, l’écrivain trouve des motifs d’espoir, notamment en Algérie, où des manifestations pacifiques ont ébranlé le gouvernement. « Le peuple a fait reculer un pouvoir corrompu », fait-il observer.

Hitler et Carmen

Toujours dans La part de l’autre, publié en 2001, Éric-Emmanuel Schmitt parle de l’opéra Carmen, le même qui se trouve au coeur du spectacle qu’il présente ces temps-ci, Le Mystère Carmen. La chose fait sourire, puisque l’auteur imagine un Adolf Hitler encore très jeune, au sortir d’une représentation de l’oeuvre de Bizet donnée à l’opéra de Vienne.

« Le garçon s’enfuit dès la fin du premier acte, dégoûté, voire écoeuré, par cette musique bruyante, colorée, déhanchée, par cette brune piquante qui roulait des cigares sur sa cuisse nue en feulant d’une voix rauque des airs ineptes », a-t-il écrit. Bien sûr, il ne s’agit pas de son opinion à lui, mais le fait d’être confronté à cet extrait, il y a quelques jours, l’a amusé. « Je ne me souvenais pas d’avoir écrit ça. Merci de me le rappeler », a répondu l’écrivain, d’un ton enjoué.

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POUR Y ALLER

Quand ? Le 8 mai, à 20 h

Où ? Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi

Renseignements : 418 698-4080 ; diffusion.saguenay.ca