Dirigé par Luc Beauchemin, l'Ensemble Talisman a interprété des oeuvres composées par le Saguenéen Jean-Pierre Bouchard, jeudi soir, à l'occasion du spectacle d'ouverture du Festival des musiques de création.

Double hommage pour Jean-Pierre Bouchard

C'est l'histoire d'un gars dont la vie a changé le jour où son frère a acheté une guitare Silvertone chez Sears. Lui qui rêvait de devenir peintre s'est mis à piocher dessus avec tellement d'acharnement que ça l'a amené à participer à l'aventure du groupe Conventum dans les années 1970, puis à fonder le Centre d'expérimentation musicale (CEM), toujours actif après 37 ans.
L'homme en question, Jean-Pierre Bouchard, a aussi affiné son talent de compositeur, si bien que jeudi, le Conseil des arts de Saguenay lui a décerné le Prix Jean-Guy-Barbeau pour la reconnaissance de l'excellence. Un bonheur ne venant jamais seul, le Festival des musiques de création, dont c'était la soirée d'ouverture, a invité l'Ensemble Talisman, enrichi de musiciens gravitant autour du CEM, à interpréter 11 de ses oeuvres à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière.
Il y avait plus de monde que d'habitude. Même les sièges éloignés de la scène étaient occupés et on sentait une fébrilité qui transcendait la musique. À travers la personne du lauréat, on voulait saluer une génération d'artistes qui ont eu le désir fou de rythmer la vie de cette région en créant des pièces un peu champ gauche.
Rencontré avant le concert, le héros de la soirée n'a pas fait mystère de son émotion. Il allait entendre des compositions parfois anciennes, parfois récentes, dont les arrangements ont été modifiés en fonction des effectifs disponibles. L'occasion était donc solennelle, mais pas au point de marquer la ligne d'arrivée de son fabuleux parcours. Il y a encore trop de projets qui roulent en boucle au-dessus de sa barbe blanche.
C'est une pièce qui fut justement étrennée lors du festival, en 1993, qui a ouvert le programme. Comme le suggère le titre, Reel à papier, elle emprunte des accents folkloriques qui furent articulés par le violon de Bernard Cormier et les pieds dansants de Bruno Chabot. Le goût du compositeur pour le mélange des genres s'est aussi manifesté par le biais de quelques passages de facture classique habilement maillés à l'ensemble.
Une autre jolie chose, La valse de l'inauguration, a été conçue dans le cadre d'une production des Porteurs d'eau, une pièce du dramaturge Michel Marc Bouchard. Lancée par des pizzicati émanant de la section de cordes, ainsi que la flûte de Sophie Barsanti, elle a pris un tour soyeux, en même temps qu'aérien, jusqu'au moment où les cuivres ont laissé filtrer un je-ne-sais-quoi d'Italien.
On aurait dit une musique de film, une charmante promenade, tard le soir ou tôt le matin, dans les petites rues d'une grande ville. Pas étonnant que le public ait manifesté sa joie avec vigueur, un phénomène qui s'est reproduit en maintes occasions au cours de la soirée, notamment dans la foulée de l'étonnant Kalamatianos. Portant fièrement ses habits jazz, cette pièce a été couronnée par des cris dignes d'un numéro un au palmarès.
D'autres couleurs ont habité la salle, dont celles un brin asiatiques de Honshu, mais le tour de force du concert fut le Quintette pour avent et après à écouter maintenant. Ainsi que l'a expliqué le chef et violoniste Luc Beauchemin, cette oeuvre ambitieuse, d'une durée de 20 minutes, brosse en quatre mouvements un portrait de l'Amérique du Nord, de l'époque actuelle jusqu'au moment où aucun humain n'y vivait.
À chaque épisode, l'atmosphère suggérée par les cordes et la clarinette a permis de voyager dans le temps, d'imaginer à quoi a pu ressembler ce territoire, de ressentir autant les moments de tension que des émotions telles la mélancolie et la sérénité. Quand les dernières notes se sont évaporées, à la fois belles et un peu tristes, de nombreux spectateurs se sont levés pour applaudir. On était pourtant loin du rappel et loin, très loin, du temps de la guitare Silverstone.