Gino Quilico, qui assumait le rôle de Méphistophélès pour la première fois de sa carrière, a été impressionnant lors de la première représentation de l’opéra Faust, tenue vendredi soir à Chicoutimi.

Digne d’une grande maison d’opéra

Les vertiges de l’amour et de la déraison ont été explorés de la manière la plus séduisante, vénéneuse et dramatique que l’on puisse imaginer, vendredi soir, lors de la première de l’opéra Faust de Gounod. Présentée devant une salle où presque tous les sièges étaient occupés, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi, cette production de la Société d’art lyrique du Royaume, brillamment mise en scène par Guylaine Rivard, a plongé les spectateurs au coeur d’un drame orchestré par le Malin en personne.

L’histoire est familière. Un vieil homme, Faust, maudit son âge et rêve de retrouver sa jeunesse, quitte à devenir l’obligé de Méphistophélès pour y parvenir. Ainsi transformé, il entreprend de conquérir la belle Marguerite avec l’aide de son nouvel ami. Cette entreprise est menée avec humour, mais tous réalisent qu’un piège terrible est en train de se déployer, qu’il va se refermer impitoyablement sur la jeune femme. Face à un si puissant assemblage de convoitise et de malfaisance, sa candeur constitue en effet une protection dérisoire.

Campé par la soprano France Bellemare, qui assume un premier rôle dans sa région d’origine, ce personnage finit par succomber à la tentation lorsque des vêtements sertis de pierres précieuses, ainsi qu’un coffre à bijoux surdimensionné, apparaissent à l’intérieur de sa résidence. Premier morceau de bravoure de la soirée, l’air des bijoux a donné lieu à une transfiguration opérée en temps réel, à travers la voix et le visage de Marguerite. Sa modestie naturelle s’est graduellement effacée au profit d’un sentiment qui lui était inconnu jusqu’alors : la coquetterie.

Dès lors, la partie était gagnée pour Faust, authentiquement amoureux de la belle, mais tout aussi instrumentalisé par Méphistophélès qui, sous les traits de Gino Quilico, a couvert tous les registres de la fourberie. Il s’agissait pour lui d’une prise de rôle et le résultat fut impressionnant. Débonnaire quand est venu le temps de charmer la voisine de Marguerite, puis de se dissimuler à son regard trop attentionné, il a montré sa vraie personnalité à mesure que progressait l’opéra, le paroxysme étant atteint dans le quatrième acte, lorsque l’infortunée victime de ses manigances, enceinte de Faust qui vient de tuer son frère, pleure sur la tombe.

Entourée par les membres du choeur, qui venait de livrer un chant funèbre à donner le frisson, elle implore le Seigneur, retrouve les intonations de la foi qui l’a toujours habitée, mais c’est Méphistophélès, impérial, qui lui répond. Le choeur, une fois de plus, entonne un chant déchirant, un chant de fin du monde relayé par l’incarnation du Diable qui, d’une voix puissante, digne du Jugement dernier, porte le coup fatal à Marguerite. « À toi l’enfer », tonne-t-il avant que ne s’abaisse le rideau.

L’opéra aurait pris fin là-dessus que personne n’aurait été déçu. Or, le dernier acte se révèle le plus troublant, en même temps que le plus réussi. On découvre Marguerite enchaînée dans une prison où, par la magie des ombres chinoises, se profilent des crânes et des squelettes. Elle a tué son fils et sa raison a sombré, comme en témoigne le chant céleste qui accueille Faust, aimé comme au premier jour, contre tout bon sens. Puis intervient une ultime transfiguration, à la faveur d’une scène dont on taira les détails, mais qui pousse l’émotion à son paroxysme. Une finale remarquable, digne d’une grande maison d’opéra.