Certains ouvrages datant du 18e siècle valent une fortune.

Des ouvrages rares à l’Évêché

Ils ont sommeillé des années dans un bric-à-brac qui a accaparé l’archiviste Louis Côté pendant près de... dix ans. Les archives du Petit Séminaire comprenaient de véritables trésors, dont certains datent du 18e siècle et valent près de 80 000 $. Ces derniers reposent désormais rigoureusement classés, à l’Évêché de Chicoutimi. Un trésor patrimonial qui fait plonger au cœur de notre histoire.

C’est en 2007, alors que le bail du Petit Séminaire (qui occupait encore un espace dans l’immeuble de la rue Chabanel) prend fin, que l’obligation de dépoussiérer sa bibliothèque surgit. L’abbé Robert Simard, qui a passé pratiquement toute sa vie dans la maison d’enseignement, confie donc à Louis Côté la tâche colossale de faire du ménage dans près de 300 000 volumes et une centaine de classeurs truffés de documents divers, qui auraient totalisé, mis bout à bout, une distance de 250 kilomètres. L’archiviste, qui en avait pourtant vu d’autres, s’est étonné de l’ampleur de la masse d’archives qu’il a trouvée. « Je ne m’attendais pas à passer 12 ans là-dedans ! », rigole celui qui a investi sa vie dans l’histoire et a notamment travaillé aux Archives nationales du Québec et celles de France.

Le petit escalier en colimaçon qui mène au faîte de l’Évêché de Chicoutimi permet d’accéder à une minuscule salle, où sont entassées une centaine de boîtes scrupuleusement classifiées et identifiées. Naviguant entre celles où l‘on peut lire les mentions « Livres québécois » et « Brochures », Louis Côté soulève un couvercle et saisit délicatement le premier tome de l’ouvrage d’Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique, qui date de... 1836. « Sur le marché, selon sa condition et la maison qui l’édite, cet ouvrage rare pourrait se vendre 80 000 $ », mentionne l’archiviste qui, à raison de deux jours par semaine, fut chargé de trancher à travers le superflu et de sélectionner ce qui valait la peine d’être gardé ou non dans l’impressionnant amas de documents façonnant les archives du Petit Séminaire. Sa tâche colossale a permis de restreindre à environ 25 000 les ouvrages conservés, dont plusieurs ont été légués à des institutions d’enseignement ou encore vendus à l’occasion d’une vente à l’encan en 2015. Par ailleurs, quiconque désire se procurer ces livres rares peut prendre rendez-vous auprès de l’archiviste de l’Évêché de Chicoutimi, Mme Nathalie Lévesque.

Un leg impressionnant
De quelle manière de prestigieux ouvrages européens, notamment une édition en excellent état de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, de Denis Diderot et d’Alembert ont-ils atterri à Chicoutimi ? La curiosité, l’érudition ainsi que l’investissement des prêtres de l’époque sont en cause. « Les membres du clergé s’investissaient énormément dans toutes sortes de disciplines, de l’astronomie à la littérature. Ils voyageaient beaucoup, rapportaient des ouvrages ou encore se les faisaient livrer par navire. Le clergé étant présent dans de nombreux aspects de la vie à l’époque, leur bibliothèque était le reflet de leurs implications », précise l’archiviste retraité natif d’Alma. Le Petit Séminaire de Chicoutimi a d’ailleurs été, à l’époque, copropriétaire du Progrès du Saguenay et disposait de ses propres presses, qui servaient notamment à produire son périodique, Les annales du Petit Séminaire. « C’est l’un des aspects importants à retenir de l’évangélisation, je crois. Les prêtres étaient derrière de fabuleuses initiatives, dans plusieurs secteurs d’activité », ajoute Louis Côté. Cette mainmise du clergé a aussi à voir dans l’état des archives et livres qui datent parfois de 300 ans, et qui sont pour la plupart en très bonne condition. « La qualité du papier était exceptionnelle à l’époque, en raison de l’utilisation exclusive de la pâte mécanique, qui bonifie beaucoup la conservation », explique l’historien. L’apparition de la pâte chimique, au 20e siècle, a altéré la qualité des impressions, ce qui explique pourquoi certaines éditions de Maria Chapdelaine de Louis Hémon semblent en moins bon état que des exemplaires des Relations des Jésuites qui, pourtant, ont été imprimées quelque centaines d’années auparavant.

L’archiviste Louis Côté s’est longuement investi afin de classer les archives du Petit Séminaire de Chicoutimi.

Regard sur les souvenirs
Ces années à éplucher et sélectionner ce qui valait la peine d’être gardé ou non dans les archives du Petit Séminaire de Chicoutimi permettent à Louis Côté de jeter un pertinent regard sur la gestion documentaire et le métier d’archiviste. « Il était primordial pour moi qu’une partie de ce qu’avaient conservé les gens du Petit Séminaire soit accessible, et qu’une certaine diffusion s’enclenche. Mais c’est aussi l’occasion d’analyser notre rapport aux souvenirs. Quels documents doivent être conservés ? Qu’est-ce qui doit ou non être archivé ? », analyse Louis Côté en précisant que le rôle de l’archiviste est certes de prendre connaissance de la documentation conservée, mais aussi de décider de ce qui doit être archivé ou détruit.

Il est d’ailleurs à peaufiner une banque numérique de données qui permettra de connaître la composition de la collection des archives du Petit Séminaire et de consulter ces documents qui témoignent de notre histoire, des balbutiements de la Nouvelle-France à la loi du cadenas de Duplessis, en passant par la crise d’Octobre.

En définitive, Louis Côté emprunte à Winston Churchill sa vision de l’histoire : « Un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir. »