Denise Tremblay: la femme qui a sculpté sa vie

Peu de gens connaissent Denise Tremblay et pourtant, cette femme originaire de Notre-Dame-du-Rosaire compte parmi les pionnières de la sculpture sur bois au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Sa carrière s’est déployée sur plus de 40 ans et témoigne de sa force de caractère, puisqu’elle a débuté dans des circonstances qui auraient rebuté des âmes moins trempées.

« J’ai commencé à l’âge de 16 ans. J’allais garder chez un homme qui faisait de la sculpture et, voyant que ça m’intéressait, il m’a donné des conseils et m’a prêté des outils. Je travaillais sur du tilleul et j’ai trouvé ça beau. J’ai fait une femme au puits, une Vierge berçant Jésus », a raconté la Jeannoise récemment, à la faveur d’une entrevue accordée au journal.

Très tôt, cependant, l’adolescente a payé un prix élevé pour aller au bout de son potentiel artistique. Référée par son voisin, elle a pu s’inscrire à l’école de sculpture que les frères Bourgault opéraient à Saint-Jean-Port-Joli. De son propre aveu, les deux années passées là-bas ont constitué une épreuve. Aujourd’hui encore, la blessure n’est pas cicatrisée.

« Ce n’était pas simple. J’étais la seule femme avec 29 hommes et, à cette époque (on parle du début des années 1960), il n’y avait pas de protection contre le harcèlement. C’est dur, surtout si le problème vient de ton professeur. J’ai fait ma valise quelquefois, mais je suis restée parce que j’ai l’habitude de finir ce que j’ai commencé », confie Denise Tremblay.

Des nus qui détonnent

Même au plan artistique, le séjour à Saint-Jean-Port-Joli n’a pas été aussi gratifiant qu’on pourrait l’imaginer. « On nous faisait commencer avec des plats à bonbons et des plats à salade, rapporte la Jeannoise. Nos professeurs ne nous montraient aucune technique et ne nous donnaient pas d’informations à propos des essences de bois. »

Un autre souvenir peu agréable tient au fait que les Bourgault demandaient à leurs élèves de produire des sculptures représentant un vieillard. « Ils étaient forts sur les bonshommes, mais moi, je n’aimais pas ça. Je préférais faire des nus stylisés qui montraient des hommes et des femmes », souligne Denise Tremblay.

Une expérience heureuse est survenue lorsque des membres du clergé sont passés par l’école. Leur regard a été attiré par une statuette de la Vierge qu’ils ont achetée afin de la remettre au pape Jean XXXIII. La sienne, comme de raison. « J’étais fière de ça. J’étais croyante à l’époque », laisse échapper l’artiste.

Sa persistance a été mise à l’épreuve une nouvelle fois lorsque la jeune femme a quitté Saint-Jean-Port-Joli pour vivre à Montréal. Elle croyait que sa carrière avancerait plus vite en travaillant dans l’atelier d’un sculpteur professionnel, un projet qui a échoué en raison du conservatisme dans lequel maints esprits étaient englués. « Les femmes n’étaient pas bienvenues dans les métiers non traditionnels », résume Denise Tremblay.

C’est seulement dans la foulée de son mariage, puis d’un séjour à Windsor, en Ontario, qu’elle a pu exploiter son talent pour la peine. Cette phase créative a coïncidé avec sa présence à Alma pendant plus de 15 ans. Elle a été ponctuée par des expositions à Saint-Nazaire et Mistassini, celle-ci dans le cadre du Festival du bleuet, et par de nombreuses demandes exprimées par des particuliers.

« Le bouche-à-oreille a joué, tout comme les articles écrits à mon sujet. On commandait des œuvres en prévision d’un anniversaire ou d’un mariage, par exemple. Souvent, j’ai créé des arbres de vie sur lesquels les gens accrochaient le nom de leurs proches », indique l’artiste, dont le bois a toujours constitué le médium de prédilection.

Parmi ses pièces les plus importantes, elle mentionne les bas-reliefs consacrés aux quatre évangélistes, placés à l’intérieur de l’église Saint-Joseph d’Alma. « C’était pour un centenaire, dans les années 1980. L’abbé Raymond Tremblay, qui était le curé de la paroisse, m’avait invitée à décorer quatre portes », note la Jeannoise avec fierté.

Plusieurs des expériences vécues par l’artiste Denise Tremblay sont relatées dans son autobiographie lancée il y a quelques semaines, laquelle a pour titre Mon étang. Le miroir de ma vie. Elle y relate ses débuts en tant que sculpteure, qui ont été particulièrement difficiles.

La dernière sculpture: un Christ souriant

La dernière sculpture réalisée par Denise Tremblay se trouve sur sa propriété de Notre-Dame-du-Rosaire. Intitulée L’ascension de Jésus, elle montre un Christ souriant, les bras tendus vers le ciel. Quatre années ont été investies dans ce projet complété en 2000, à partir d’une pièce de bois recueillie sur les rives du lac Saint-Jean.

« Cette œuvre mesure 12 pieds et j’ai vécu l’enfer pour la réaliser. Il y avait plein de sable, ainsi que de gros nœuds, sur la pièce de bois. Mes outils étaient souvent effilochés », relate la Jeannoise. En revanche, elle se réjouit de constater que son Christ exposé à tous les vents, 12 mois par année, ne trahit pas son âge. C’est tout juste si le tronc laisse voir des traces de résine.

S’il s’agit de sa dernière œuvre, c’est pour des raisons de santé. La construction de sa maison a prélevé un lourd tribut, en effet. Elle a fragilisé sa colonne vertébrale au point de lui interdire tout effort de nature physique. Les commandes continuaient d’affluer. Elles le font aujourd’hui encore. Depuis 17 ans, toutefois, Denise Tremblay ne peut répondre au vœu des amateurs d’art.

La voici donc rendue à l’heure des bilans, ce qui l’a poussée à écrire son autobiographie intitulée Mon étang. Le miroir de ma vie. Lancée le 3 décembre à la bibliothèque municipale de Notre-Dame-du-Rosaire, elle constitue, de son propre aveu, un testament artistique. « Puisque je ne peux plus travailler, c’est une terminaison. Écrire m’a aidée à faire le deuil de la sculpture, un deuil difficile à vivre quand on a été aussi active », fait observer l’artiste.

Malgré les difficultés qui ont émaillé son parcours, elle se dit heureuse d’avoir persisté parce que la sculpture a tellement enrichi sa vie. « C’est mon âme que j’ai mise à nu, alors que je sortais ce qu’il y avait de bon et de moins bon en moi. Ça m’a permis de me valoriser et de rendre des gens heureux, tout en laissant une trace durable », estime Denise Tremblay.