De ville heureuse à ville martyre

CHRONIQUE / Quand j’ai quitté Strasbourg à la mi-octobre, après un séjour de deux semaines, l’image gravée dans mon esprit était celle d’une communauté pacifique où il fait bon vivre. On ne s’y sent guère menacé, ce qui inclut la fois où des adolescents se sont mis à chanter à tue-tête dans le tramway, aux alentours de minuit. Or, l’air qu’ils entonnaient en réprimant un fou rire était aussi consensuel qu’un succès de Marie-Mai. Rien pour appeler les gendarmes.

À toute heure, donc, on peut flâner en jetant un oeil sur les jolis bâtiments du centre-ville, notamment la cathédrale, qui, pour ceux dont le sens de l’orientation fait défaut, constitue une balise efficace. Cette semaine, par contre, cette construction imposante, presque millénaire en âge, est devenue une scène de crime, tout comme les rues avoisinantes. Une tête brûlée y a semé la mort en profitant de l’achalandage suscité par le marché de Noël.

En écoutant les nouvelles à la télé française, j’ai appris que dans les minutes qui ont suivi l’assaut, les autorités ont empêché les gens de sortir de certains bâtiments, dont l’opéra. Je me suis remémoré cette merveilleuse soirée où j’ai entendu chanter le baryton saguenéen Jean-François Lapointe dans l’oeuvre de Debussy, Pelléas et Mélisande. Un drame, pour sûr, mais quand les interprètes ont salué le public à la fin, la tension était retombée. C’est dans la joie que tous avaient célébré cette nouvelle production.

Cette semaine, par contre, l’histoire fut différente. Le drame se jouait dehors, loin de la scène. Je me suis demandé à quoi pensaient les spectateurs, l’oeil rivé sur leur téléphone. Combien se sont inquiétés pour des proches ? Pour eux-mêmes ? Pour leur ville ?

Je me suis aussi rappelé des nombreux concerts auxquels j’ai assisté là-bas, en particulier celui qui s’était déroulé à la cathédrale. On y a interprété des musiques sacrées reflétant les traditions propres à trois groupes religieux, l’objectif des organisateurs consistant à favoriser l’harmonie entre les peuples. Pour entrer, cependant, il fallait passer par la sécurité, plus costaude que d’habitude.

Il n’était rien arrivé, bien sûr, mais ceux qui ont cru que de telles mesures suffisaient pour décourager les terroristes avaient tout faux, puisque Strasbourg a rejoint les rangs des villes martyres comme Paris, Nice, Berlin, Londres, Barcelone... C’est encore une belle ville. Une ville où il faisait bon vivre, jusqu’au jour où un illuminé l’a endeuillée.