Le nouveau livre de Frédérick Lavoie, Avant l’après - Voyages à Cuba avec George Orwell, brosse le portrait d’une société apathique, en quête de repères, à l’aube d’un changement majeur à la tête du régime.

Cuba au temps du désenchantement

Frédérick Lavoie procède à une intervention médicale inédite, la pré-autopsie, dans le livre Avant l’après - Voyages à Cuba avec George Orwell. Disponible à compter du 20 février, cet ouvrage émanant des Éditions La Peuplade dépeint une nation, un régime, à l’aube d’une transition qui pourrait se révéler décisive.

Au moment où le dernier des Castro, Raoul, s’apprête à quitter le pouvoir, le journaliste originaire de Chicoutimi brosse le portrait d’un peuple revenu de tout. Il y a longtemps que la Révolution s’est vidée de sa substance, en effet, et pas juste par la faute du blocus américain. Or, même si la dictature continue de rouler des mécaniques, de surveiller jusqu’aux activités les plus banales, elle est gangrenée de l’intérieur. Son âme et ses idéaux pèsent moins lourd que la fumée d’un cigare.

« Je porte un regard extérieur sur une société qui se trouve dans un tel état de morosité que même le régime n’agit plus systématiquement contre ceux qui émettent des avis divergents. Bientôt, nous entrerons dans l’ère post-Castro, et les gens au pouvoir croient uniquement à l’idée de le conserver. Le reste, c’est de la rhétorique », a raconté Frédérick Lavoie mardi, à l’occasion d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Son point de vue s’est affiné au contact des nombreux Cubains rencontrés au fil de ses trois séjours effectués récemment. Le point de départ de cette fréquentation assidue fut la publication, par les voies officielles, du livre 1984 de George Orwell. Le journaliste a voulu savoir pourquoi ce roman dépeignant un régime totalitaire a reçu le feu vert d’un gouvernement qui, à bien des égards, se comporte comme celui qui dirige l’Oceania imaginée par l’auteur anglais.

« Orwell est l’un des rares intellectuels qui, pendant une période trouble (les années 1940) où plusieurs de ses collègues fermaient les yeux sur les crimes commis par leur camp, critiquait les excès de l’Occident au même titre que ceux du régime stalinien. C’est pour cette raison qu’il n’était aimé ni de la droite ni de la gauche, alors que lui-même se disait socialiste », énonce Frédérick Lavoie.

Au fil du récit, on voit d’ailleurs la figure d’Orwell prendre de l’importance, tandis que l’édition cubaine de 1984 devient plus anecdotique. Elle a toutefois le mérite de faire découvrir des personnages intéressants, dont son traducteur et les gens qui gravitent dans son orbite. Certains rêvent de partir, alors que d’autres se sont repliés sur la sphère privée.

« L’apathie semble plus forte que la colère », constate le journaliste, qui a eu la bonne idée de mener d’autres recherches centrées cette fois sur le passé, plus spécifiquement le début des années 1961. Il a fouillé dans les archives, déniché de vieux journaux publiés pendant la brève période où le régime n’exerçait pas un monopole sur la pensée. Ils lui ont montré comment, à petites touches, s’est défini le régime totalitaire tel qu’il existe depuis plus de 50 ans.

Dans ce monde d’hier, on pouvait encore publier des romans comme 1984, afficher un point de vue différent et, ce qui se révèle tout aussi significatif, couvrir les faits divers comme on le fait dans les sociétés démocratiques. Ça peut paraître étrange, mais leur disparition dans la presse officielle de Cuba, aujourd’hui encore, illustre l’une des contradictions du régime.

Comme on ne peut pas en parler dans les journaux, ça mène à des fabulations alimentées par la rumeur publique, ce qui devient contre-productif du point de vue des autorités. Néanmoins, elles persistent et signent, prises dans leur propre piège qui confine à l’absurde. « Puisque l’État ne peut pas laisser voir qu’il n’est pas parfait, on tombe dans l’utopie », estime Frédérick Lavoie.

Son livre présente donc deux photographies de la réalité cubaine, celle de 1961 et celle d’aujourd’hui. En revanche, l’auteur refuse de jouer au devin, affichant une sagesse dont pourraient s’inspirer les courriéristes parlementaires. Il demeure fidèle à l’approche qui avait balisé l’écriture de ses ouvrages précédents : Allers simples : aventures en Post-Soviétie et Ukraine à fragmentation.

« Dans deux mois, quand on connaîtra l’identité du prochain président de Cuba, on sera rendus dans l’après. À partir de ce moment, mon livre deviendra une référence temporelle et c’est là que réside sa valeur, ce qui le rendra pérenne, anticipe Frédérick Lavoie. À travers ce texte, on aura une trace de ce qui a existé avant. »

«Un projet plus ambitieux que les précédents»

Chaque livre de Frédérick Lavoie marque une progression en matière d’écriture, ce qui reflète le désir de l’auteur de ne pas se laisser endormir par le succès critique et populaire qui l’accompagne depuis ses débuts. Ainsi en est-il d’Avant l’après - Voyages à Cuba avec George Orwell, dans lequel plusieurs genres littéraires cohabitent avec bonheur.

En plus du reportage proprement dit, en effet, on y trouve de la poésie, l’amorce d’une pièce de théâtre, ainsi qu’un texte d’anticipation, lequel a été lu à La Havane, à l’occasion d’une activité publique où le Chicoutimien a souhaité évaluer le seuil de tolérance du régime Castro. Il avait prononcé deux phrases qui ne correspondent pas à ses vues, affirmé qu’il haïssait Fidel et Raoul, ce qui a eu pour seule conséquence de le tracasser jusqu’au passage des douanes.

«L’écriture de ce livre a représenté un projet plus ambitieux que les précédents, a-t-il confié au Progrès. J’ai dû franchir beaucoup de pas afin d’y arriver, ce qui est difficile lorsqu’on veut se réinventer et qu’on doit composer avec le doute, comme c’est mon cas. Cette fois-ci, j’ai voulu sortir du récit en intégrant, par exemple, une pièce à travers laquelle j’ai décrit une rencontre avec des artistes.»

Il a aussi été confronté à un problème d’architecture, en quelque sorte. Près de 40 000 mots avaient jailli de son clavier quand Frédérick Lavoie a senti le besoin de repartir à zéro. «J’ai tout refait dans le but de renforcer le fil narratif», résume-t-il. Ce qui n’a pas nui, non plus, c’est le troisième et dernier voyage réalisé dans le cadre d’une foire du livre où le Canada était en vedette. C’est là que le journaliste a joué au provocateur.

À l’origine du livre, par contre, il n’y a qu’un flash, celui qui a résulté de la sortie du roman 1984 avec la bénédiction du régime. Tout ce qui a suivi découle d’une démarche similaire à celles qui l’ont conduit dans les pays de l’ex-Union soviétique, de même qu’en Ukraine. «Des choses se produisent. Je me laisse porter par mon instinct, puis je donne une cohérence à tout ça», fait-il observer. Daniel Côté