Daniel Côté
Albert Speer
Albert Speer

Confinement extrême

BILLET / C’est l’histoire de deux hommes qui, chacun de leur côté, sous des modalités différentes, ont vécu une expérience de confinement extrême. Tout séparait ces Allemands, hormis cette contrainte à laquelle ils ont réagi en mobilisant les ressources de leur esprit, autant que leur imagination. C’est pour cette raison qu’il vaut la peine de revenir sur leur parcours, deux mois après le début de la crise sanitaire au Québec.

L’un d’eux ne méritait pas de subir une telle épreuve. Il s’agit du philologue Victor Klemperer, qui a eu l’infortune d’être juif au moment où son pays, qu’il adorait, subissait le joug de la croix gammée. Dès 1933, les brimades ont commencé. D’abord centrées sur sa vie professionnelle, elles ont empiré, jusqu’à ce jour de 1945 où il a recouvré la liberté de la manière la plus improbable qui soit, pendant le bombardement anglo-américain qui a ravagé la ville de Dresde.

Son vis-à-vis est Albert Speer, architecte d’Hitler, puis ministre de l’Armement. Le moins qu’on puisse dire, c’est que sa sentence de 20 ans de prison imposée lors du procès de Nuremberg n’avait rien d’abusif. À la lumière de faits révélés ultérieurement, en lien avec le travail forcé imposé dans les usines et les mines relevant de son autorité, on peut même affirmer que le favori du dictateur a été chanceux de s’en tirer à si bon compte.

Un acte de résistance

C’est parce qu’il était marié à une non-juive que Victor Klemperer a longtemps échappé à la mort. Le régime l’avait à l’oeil, cependant. La moindre dérogation aurait suffi pour justifier son élimination physique. Forcé de travailler dix heures par jour dans une usine, après avoir perdu son poste d’enseignant à l’université, il a dû vivre en marge de la société, en limitant ses déplacements au strict minimum.

Sa stratégie pour ne pas devenir fou a consisté en la rédaction d’un journal. Chaque nuit, à 4 h, il noircissait quelques pages et rapidement, cet exercice l’a ramené à sa vocation première : l’étude des langues. En gros, il s’agissait de voir de quelle manière les nazis communiquaient, quels mots revenaient le plus souvent dans la propagande et, surtout, comment les simples citoyens – y compris des juifs de sa connaissance – en venaient à se les approprier.

Chaque page de ce journal, si elle était tombée entre les mains de la Gestapo, aurait causé la perte de son auteur. Pourtant, Victor Klemperer a persisté, tant et si bien que le livre issu de cette démarche, LTI, la langue du Troisième Reich, est devenu un classique. Impossible de parler du langage totalitaire sans référer à cet ouvrage qui, au-delà de sa contribution aux sciences humaines, constitue l’un des actes de résistance les plus éloquents du 20e siècle.

Le tour du monde

Albert Speer n’a pas eu besoin d’afficher le même courage que Victor Klemperer, puisque ses jours n’étaient pas menacés à la prison de Spandau, où il a purgé sa peine jusqu’en 1966. Son pire ennemi était l’ennui, d’abord déjoué par la rédaction de ses mémoires, clandestinement, ainsi que la création d’un jardin.

Les dernières années s’annonçaient pénibles, cependant, surtout après la libération de quelques prisonniers. Pour chasser le spectre de la dépression, Speer a imaginé des représentations théâtrales, allant jusqu’à dessiner dans sa tête les costumes, les décors et même le bâtiment où elles étaient censées se dérouler.

Ce ne fut pas suffisant, toutefois, et c’est à ce moment qu’il a eu son flash le plus brillant. Après avoir soigneusement mesuré la cour intérieure, Speer en a fait le tour systématiquement, en calculant la distance parcourue. Ce qui n’aurait pu être qu’une simple marche s’est mué en tour du monde. Il a eu le temps de traverser l’Allemagne et les Balkans, puis l’Afghanistan, l’Inde, la Chine et l’URSS avant d’aboutir aux États-Unis, où le compteur s’est arrêté à 32 000 kilomètres.

Victor Klemperer