Daniel Côté
Yvon Dachille a présenté l’une de ses compositions à Lac-Kénogami, une pièce intitulée Scones. Le guitariste était appuyé par Luc Beauchemin (violon), Bruno Chabot (alto) et Isabelle Harvey (violoncelle).
Yvon Dachille a présenté l’une de ses compositions à Lac-Kénogami, une pièce intitulée Scones. Le guitariste était appuyé par Luc Beauchemin (violon), Bruno Chabot (alto) et Isabelle Harvey (violoncelle).

Concert historique à Lac-Kénogami

J’ai beau me creuser la tête, remonter aussi loin qu’en 1974, l’année où j’ai assisté à mon premier spectacle professionnel – Raymond Lévesque à l’École polyvalente Jonquière –, je ne trouve aucun événement qui se compare au concert que l’Ensemble Talisman a donné dans la nuit de dimanche à lundi, à la chapelle Saint-Cyriac. Le programme et l’exécution étaient remarquables. Néanmoins, ce n’est pas ce qui a conféré à ce rendez-vous un caractère exceptionnel.

S’il est vrai que le plaisir est dans l’attente, là réside l’explication, à mon sens. Des deux côtés du mur invisible, les mois de confinement ont créé un sentiment de privation. Faire de la musique de chambre nécessite une proximité physique qui était peu compatible avec la notion de distanciation. En écouter dans une salle n’aurait posé aucune difficulté, sauf que l’offre était inexistante.

Voyant approcher le jour où il serait possible de jouer devant une assistance constituée de 50 personnes, incluant les artistes, le fondateur de l’Ensemble Talisman, Luc Beauchemin, a eu l’idée de tenir un concert qui débuterait à la seconde même où, partout au Québec, la norme serait assouplie. Ça voulait dire commencer à minuit, mais il a poussé la symbolique un cran plus loin en invitant les gens à se pointer à 23h30.

C’est à ce moment que je suis arrivé, à quelques minutes près. Les musiciens jouaient dans la pénombre une courte pièce d’Érik Satie intitulée Vexations. Ils n’ont fait que ça pendant une trentaine de minutes, offrant des versions différentes, souvent jolies, parfois déroutantes.

Cette photographie captée dans la nuit de dimanche à lundi, à la chapelle Saint-Cyriac, donne une idée de l’atmosphère qui régnait pendant le concert de l’Ensemble Talisman. Ce concert a marqué le retour de la musique devant public, après trois mois d’absence. Pour l’entendre, à défaut de la voir, il suffit de se rendre sur la page Facebook de la formation saguenéenne.

L’altiste Bruno Chabot a ainsi utilisé son instrument à la manière d’une guitare, avant d’en tirer des sons percussifs, en compagnie de Luc Beauchemin et de Jessy Dubé (violon).

L’idée consistait à générer un sentiment d’oppression afin de représenter ce qu’a été le confinement pour plusieurs. Une horloge indiquait cependant que l’épreuve tirait à sa fin. Le groupe complété par Isabelle Harvey (violoncelle) et Jean-Michel Dubé (piano) a alors interprété un air très doux, Home, du compositeur norvégien Ola Gjeilo. Puis, il a enchaîné avec First Snow, du même bonhomme. Le crescendo est tombé à minuit pile.

Pendant que s’allumaient quatre projecteurs, le public a applaudi pour la première fois. Il l’a fait avec tant de vigueur, certains ajoutant des cris étouffés par les masques, qu’on aurait dit une bouteille de mousseux ouverte après avoir passé quelques minutes dans un bain-tourbillon. Soulagement. Bonheur. Communion. La traversée du désert était enfin terminée.

Il paraît que le carillon a sonné, mais je ne l’ai pas entendu. Par contre, j’ai senti l’émotion de Luc Beauchemin quand il a pris la parole: « Les premières notes de musique devant un vrai public. Que ça fait du bien ! »

Ses camarades et lui l’ont démontré sur trois pièces de Philip Glass tirées du film Mishima. Ça prend un groupe soudé, vraiment à son affaire, pour rendre les subtils changements de rythme que commande la partition. À l’inverse, c’est si facile à écouter.

Ascension, résurrection, éternité

Plusieurs pièces au caractère méditatif figuraient au programme, comme s’il fallait revenir en soi-même pour tirer des enseignements de l’expérience vécue depuis la mi-mars. Il y a eu Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt, un émouvant duo exécuté par Luc Beauchemin et Jean-Michel Dubé, suivi d’Ascent, de Ludovico Einaudi. Cette fois, tout le monde y était, produisant un son enveloppant nourri du frissonnement des cordes et de l’écho provenant du piano.

Ascent, c’est l’ascension, tandis que l’oeuvre interprétée par Laura Andriani, un extrait de la troisième Sonate pour violon solo de Jean-Sébastien Bach, évoque la résurrection. Subjugué par le vieux maître et cette version habitée, le public semblait, comme lui, toucher du doigt l’éternité. En revanche, le compositeur suivant est bien vivant. Il s’agit du guitariste Yvon Dachille, qui s’est joint à Isabelle Harvey, Luc Beauchemin et Bruno Chabot pour présenter Scones.

Le temps filait, cependant, et il restait d’autres états d’esprit à explorer, comme la mélancolie véhiculée par The Crossing, d’Ola Gjeilo. Rosemarie Duval-Laplante (piano) a épaulé le quatuor à cordes sur cette composition qui, par son lyrisme, rappelle la très belle chanson de Leonard Cohen The Guests. Einaudi est revenu à l’avant-plan avec Life, autre moment fort qui, pour la première fois, a poussé les gens à se lever pour manifester leur joie.

« Désormais, le 22 juin constitue une date historique, celle où on pourra dire que c’est à Saint-Cyriac que le déconfinement des musiciens au Québec s’est enfin amorcé », a proclamé Luc Beauchemin avant le rappel.

C’est sur une pièce rythmée, Palladio, de l’Anglais Karl Jenkins, que le quatuor à cordes a pris congé des spectateurs. Ceux-ci sont ensuite sortis dans le bon ordre, par l’arrière de la chapelle.

Dehors, les masques ont été retirés et les langues se sont déliées. Il fallait partager ce bonheur, tout en humant l’air de Lac-Kénogami, où flottait un parfum envoûtant. On aurait dit un mélange de conifères et de sucre, genre mousse de cirque. Comme si la nature voulait célébrer, elle aussi, le retour sur scène de l’Ensemble Talisman et, à travers lui, de la musique dans son cadre le plus naturel.