Sur cette photographie captée à Larouche, on voit Claude Simard devant un tableau d’Arthur Villeneuve, le vieux maître auquel il est demeuré attaché toute sa vie. On peut tracer une parenté entre l’oeuvre picturale et les tatouages arborés par celui qui fut à la fois un artiste, un galeriste et un collectionneur émérite.

Claude Simard, cinq ans après

Cinq ans après son décès, quel regard doit-on porter sur la vie et l’oeuvre de Claude Simard? Pour certains, la cause est entendue. Ils ne retiennent que la condamnation pour évasion fiscale prononcée en 2012, laquelle avait sonné le glas de son projet visant à faire de Larouche un village-musée. D’autres, cependant, embrassent toutes les dimensions de cet homme complexe, à la fois artiste, galeriste, collectionneur émérite et mécène, un homme profondément attaché à sa famille et à son patelin, ce qui ne l’a pas empêché de parcourir le vaste monde à la recherche de nouveaux enthousiasmes.

Puisqu’au Québec, le regard de l’autre est si important, on prendra comme point de départ l’exposition If I Had Possession Over Judgement Day: Collections Of Claude Simard. Elle a été présentée en 2017 par le Tang Teaching Museum, basé à Saratoga, dans l’État de New York. Réunissant des oeuvres créées par des artistes ayant croisé sa route, tel Nick Cave, ainsi que des objets anciens que l’infatigable voyageur avait dénichés en Inde et en Afrique, cet hommage avait amené le New York Times à publier un long article témoignant du respect que le milieu de l’art vouait au cofondateur de la Jack Shainman Gallery.

L’auteure du reportage, qui l’a bien connu, raconte que la passion de l’art qui animait Claude Simard se révélait contagieuse. Elle ajoute que les motifs qui l’incitaient à acquérir une oeuvre étaient variés. Parfois, il s’agissait d’un geste de solidarité envers un artiste ou une galerie traversant une mauvaise passe. Il avait aussi des coups de foudre, comme la fois où il a téléphoné à son beau-frère, Daniel Pedneault, au milieu de la nuit, affichant un enthousiasme qui contrastait avec l’esprit ensommeillé de son interlocuteur. «Claude se trouvait en Afrique et m’a proposé d’acheter des statuettes», a confié le Larouchois au Progrès, à l’occasion d’une entrevue réalisée le mois dernier.

La journaliste du New York Times a résumé l’esprit qui animait le collectionneur en reprenant l’une de ses formules favorites: «Je voudrais l’avoir dans ma maison.» Si une oeuvre répondait à ce critère simplissime, c’était réglé. Il ne restait qu’à s’entendre sur les modalités. Or, Claude Simard avait le don de repérer le talent avant tout le monde, ce qui a permis à la Jack Shainman Gallery, fondée au milieu des années 1980, de devenir l’une des institutions les plus réputées de la Big Apple. «Ils s’étaient rencontrés à Provincetown et ont ouvert une galerie à Washington, avant de s’installer à New York. Jack était l’homme d’affaires. Claude avait le pif», décrit sa soeur, Gervaise Simard.

Chantale Hudon et Gilles Sénéchal ont bien connu Claude Simard. Ils sont photographiés au restaurant Margot, devant une toile d’Arthur Villeneuve baptisée L’oeil de Dieu. Il s’agit de la première oeuvre que la galeriste lui a vendue.

Très proche de lui, elle se souvient de ses premières visites aux États-Unis, à l’âge de 17 ans. Les deux partenaires couchaient dans la galerie pour réduire les dépenses, mais ils sont vite sortis de l’anonymat. Or, ainsi que le rapporte le New York Times, le succès n’a pas complètement apaisé le Québécois. «Du fait de ses origines, il a toujours entretenu un sentiment d’étrangeté», a-t-on écrit, dans le reportage mentionné plus haut.

Un critique d’art du même journal avait souligné, quelques années auparavant, qu’«à l’intérieur de sa culture d’adoption, Claude Simard se percevait comme un outsider, ce qui l’a conduit à s’intéresser au passé d’individus qui, jadis, furent tenus à l’écart».

Le cas Villeneuve

Tout naturellement, la quête identitaire de Claude Simard l’a incité à garder un oeil sur la culture québécoise. Même à distance, il a suivi le travail de plusieurs artistes, le cas le plus célèbre étant celui d’Arthur Villeneuve. Sa soeur dit qu’il a acheté son premier tableau à 12 ans. Le premier d’une longue série. Les deux hommes se sont rencontrés, puis le collectionneur a pris contact avec la propriétaire de la galerie La Corniche, Chantale Hudon. «Il a vu des toiles d’Arthur Villeneuve à l’intérieur et m’a demandé de le contacter en premier, chaque fois que j’aurais une nouvelle oeuvre à vendre. Ce fut notre premier contact», se souvient la Chicoutimienne.

Elle a été émue en posant son regard sur son premier tableau vendu à Claude Simard, L’oeil de Dieu, à la faveur d’une visite à Larouche. On peut la voir au restaurant Margot, propriété de Daniel Pedneault, et ce n’est pas la seule trace du peintre naïf dans ses murs. «Un jour, il y a eu un encan à Montréal, où des dessins d’Arthur Villeneuve sur papier dentelle étaient disponibles. Claude m’avait demandé de les acquérir et quand j’ai voulu connaître le budget dont je disposais, il a juste dit: ‘‘Je les veux.’’», rapporte Chantale Hudon, qui considère L’oeil de Dieu comme la pièce maîtresse de sa collection.

Même aux États-Unis, il faisait la promotion du peintre décédé en 1990, et ce n’était pas à des fins mercantiles. «À ma connaissance, Claude Simard n’a jamais vendu un Arthur Villeneuve», signale Chantale Hudon. «Il avait saisi la pertinence de l’oeuvre», ajoute Gilles Sénéchal, l’ancien directeur de la galerie Séquence. Il fut tout aussi impressionné par les qualités artistiques du Larouchois, lors d’une exposition présentée à la galerie chicoutimienne en 2005.

«C’était une installation avec des gravures, ainsi que des tableaux réalisés avec des mouches. Il avait eu peu de temps pour placer ses choses, mais en le regardant travailler, j’ai constaté que c’était un maître de la mise en espace, note Gilles Sénéchal. Je me rappelle aussi que peu de gens, parmi les visiteurs, savaient que Claude Simard était un artiste. Il était plus connu en tant que galeriste.»

Détail significatif: les deux hommes s’étaient connus par le truchement d’un autre artiste originaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, Michael Snow. «Nous préparions un hommage, et il possédait des oeuvres qui nous intéressaient. Une grande part de son attachement pour Snow tenait au fait que celui-ci venait de la région», fait remarquer Gilles Sénéchal.

Un artiste méconnu

La réussite de Claude Simard à New York, tout comme ses mésaventures avec le fisc, ont fini par occulter ses réalisations en tant qu’artiste. Dès le début des années 1980, pourtant, il a été associé à des projets qui ont frappé les esprits, dont celui qui l’a ramené à Larouche en compagnie de ses collègues James Hansen et Myriam Laplante. Ils avaient décidé de peindre des fresques dans l’église du village, une affaire qui a fait grand bruit. «Il y en a eu 400, au total, et plein de gens avaient suivi ce chantier. Claude était en début de carrière. À ce moment-là, on le connaissait d’abord pour ses créations artistiques», souligne son beau-frère, qui est le conjoint de Gervaise Simard.

Publié en 2017, ce reportage du New York Times témoigne de l’immense respect que le monde des arts voue à Claude Simard. Dans ce portrait aux airs d’hommage, on évoque les liens qu’il entretenait avec le village de Larouche, ainsi que les qualités qui ont fait de lui un découvreur de talents, autant qu’un collectionneur inspiré.

Depuis dix ans, il rêve de rapatrier les fresques, entreposées à Montréal. Leur propriétaire et lui ont poursuivi leurs échanges à ce sujet, en janvier, et il demeure optimiste. Ce dossier s’annonce complexe, puisqu’il faudra obtenir l’aval de la fabrique, dont le lieu de culte se muera en attraction touristique. Le modérateur de la paroisse affiche toutefois une réelle ouverture. Il estime que les toiles, qui possèdent une parenté avec le style de Chagall, pourraient servir de support à l’enseignement de la religion.

En attendant, le Margot constitue le lieu privilégié pour voir des oeuvres de Claude Simard. Dans l’une des salles, on a accroché un tableau représentant une cible, intitulé Target. Et au premier étage, des sculptures couvertes de lainage montrent une facette différente de son imaginaire. La chenille, coiffée de jolies cornes, tient compagnie aux Patineurs, une sculpture de bois peint, dont les personnages vêtus de rouge affichent un look délicieusement rétro. «Claude aimait les choses anciennes, confirme Daniel Pedneault. Il a d’ailleurs choisi le nom du restaurant, qui est celui de sa mère, avec l’idée de rendre hommage aux femmes qui ont bâti ce village, des pionnières négligées.»

Rappelons enfin qu’en 1998, le Musée d’art contemporain de Montréal a présenté une exposition réunissant des sculptures de Claude Simard. La plus impressionnante, la plus touchante aussi, fut Passé composé, sur laquelle on pouvait lire les noms de toutes les personnes ayant vécu à Larouche. Est-ce en pensant à elles que les proches de l’artiste ont sélectionné le mot figurant sur sa carte mortuaire? Les voici, ces lignes qui montrent à quel point cet homme ayant grandi dans la marginalité, dont la réussite a fait naître de grandes ambitions couplées à une cruelle déception, s’identifiait à cette communauté, envers et contre tout:


« «On ne peut pas échapper à la mémoire. Pas plus que mon art ne peut échapper à quelque rapport lointain avec l’art populaire avec lequel j’ai grandi. J’ai essayé de supprimer les souvenirs, de m’en moquer, de les réinterpréter, mais ils ne veulent pas disparaître.» »
Claude Simard

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UN HOMME BRISÉ, DES PROCHES RÉSILIENTS

Claude Simard a été décontenancé par la fin abrupte de son projet de création d’un village-musée à Larouche. À partir du moment où l’Agence de revenu du Canada a ouvert une enquête à ce sujet, une décision officialisée en 2006, quelque chose s’est brisé en lui, confirment sa soeur, Gervaise Simard, et son beau-frère, Daniel Pedneault.

Elle raconte que cet homme qui affichait une forme physique impeccable, résultat d’un entraînement assidu, a développé un goût immodéré pour la malbouffe. «À son décès, il pesait 400 livres», rapporte la Larouchoise. Son moral fut aussi affecté, d’autant que le dossier s’est étiré sur de nombreuses années. Or, même avec du recul, l’artiste et galeriste n’a pas réussi à démêler tous les fils de cette affaire.

«Claude n’a jamais pu comprendre ce qui s’était passé, et ce fut le début de la fin. Ça l’a rongé, constate Daniel Pedneault. Or, son premier réflexe avait été d’organiser une rencontre avec tous les groupes impliqués, ce qui comprenait la municipalité et les personnes associées au projet, lorsque Revenu Canada est arrivé dans le décor. À partir du moment où les avocats se sont manifestés, toutefois, c’est devenu impossible. Ils se parlaient entre eux. Et pendant ce temps, les honoraires montaient.»

Les visites de son beau-frère se sont espacées. En revanche, il est demeuré très proche des membres de sa famille, dont plusieurs lui rendaient visite à New York. Quant à ses activités professionnelles, son travail à la galerie Shainman, elles ont continué comme si de rien n’était. L’homme restait sur la brèche, faisait toujours autorité dans le monde de l’art.

D’autres auraient pu profiter de cette réussite pour compartimenter, ériger un mur entre le dossier larouchois et la carrière florissante dans la Big Apple. Le problème est que ce n’était pas dans la nature de Claude Simard. «À cause de sa famille, notamment de sa mère, il est demeuré lié au village», fait observer Daniel Pedneault. Même le règlement du dossier avec Revenu Canada, l’amende de 300 000$, imposée en 2012, n’a pu remettre le compteur à zéro.

Pendant que ses proches tenaient le Margot à bout de bras et faisaient fi des des regards obliques, pour reprendre l’expression de Brassens, il allait à la rencontre de son destin, inexorablement. La fin est venue à Atlanta. Le coeur a lâché, ce qui a provoqué un mouvement de solidarité impressionnant dans sa ville d’adoption. Exposé dans une tombe on ne peut plus simple, couverte d’une feuille de Plywood, Claude Simard a eu droit aux hommages des grands musées, ainsi que de nombreux artistes et collègues.

Cinq ans après sa disparition, Claude Pedneault garde le souvenir d’un homme aimable, généreux avec lui et ses trois enfants, ainsi que d’un artiste de premier ordre. «Les cicatrices vont rester, mais dans cette histoire, nous avons réussi à protéger les enfants», se console-t-il. Sa compagne, elle, affiche une résilience dans laquelle se mêle, de plus en plus, une part de sérénité. «On continue du mieux qu’on peut et aujourd’hui, je dirais que ça va bien. Je sens que Claude veille sur nous», confie Gervaise Simard.

Cette sculpture intitulée Les patineurs possède un look rétro qui trahit l’attachement de Claude Simard pour les choses anciennes.