Claude Gauthier est heureux d’avoir pu compléter le 19e album de sa longue carrière, Aux enfants de demain. La sortie a failli être décalée par la pandémie, mais le travail réalisé par Alain Leymonerie, responsable de la prise de son et du mixage, a permis de respecter l’échéancier initial.
Claude Gauthier est heureux d’avoir pu compléter le 19e album de sa longue carrière, Aux enfants de demain. La sortie a failli être décalée par la pandémie, mais le travail réalisé par Alain Leymonerie, responsable de la prise de son et du mixage, a permis de respecter l’échéancier initial.

Claude Gauthier, le Québec dans la voix

« Est-ce encore utile d’écrire des chansons ? Le matin, je me pose la question, mais rendu au soir, je travaille sur de nouveaux textes. [...] Je fais de la chanson d’un autre siècle. Ce n’est pas de la musique d’aujourd’hui et je ne vais pas tout chambarder pour être à la mode. »

Celui qui s’exprime ainsi est Claude Gauthier, dont la carrière a commencé en 1959, l’année de la mort de Maurice Duplessis. Maintenant âgé de 81 ans, le voici qui sort son 19e album, Aux enfants de demain. On n’y trouve que des pièces originales, 14 en tout, et elles brossent le portrait d’un homme qui demeure fidèle à lui-même, à ses convictions, ses amours et son sens de l’éthique, semblable à celui de l’artisan.

La satisfaction du travail bien fait l’habite, en effet, ce qu’on ne doit jamais assimiler à de la prétention. Niché dans son chalet des Laurentides depuis le début de la crise sanitaire, il a vu l’enregistrement prendre forme à distance, à partir du moment où le studio d’Alain Leymonerie, responsable de la prise de son et du mixage, n’a plus été accessible. Il restait alors trois ou quatre chansons à gosser amoureusement, de la même manière que le ferait un sculpteur de Saint-Jean-Port-Joli.

La pochette du nouvel album de Claude Gauthier a été conçue par son fils Sébastien.

Cette situation a causé un reste d’inquiétude. Le projet serait-il décalé de quelques mois ? Autant dire une éternité. La solution est venue du technicien, que Claude Gauthier a connu lors de sa dernière tournée, Il était une fois... la boîte à chansons, laquelle comprenait aussi Pierre Létourneau, Jean-Guy Moreau et Pierre Calvé. Elle s’était arrêtée au défunt Opéra de Chicoutimi, qui avait fait salle comble.

Dès leur première collaboration, ils ont trouvé des points de convergence. C’est aussi cet homme qui a planché sur l’album 80 ans et 60 ans de chansons, sorti en 2018.

« Alain possède une oreille incroyable. Il a donc retravaillé quelques enregistrements à partir de ce qu’on appelle les rough mix. À mesure qu’il les améliorait, je recevais des [fichiers] MP3 à mon chalet. Je lui adressais mes commentaires, genre trop de basse dans telle section. C’est ainsi qu’on a pu finir ce disque », raconte le chanteur, à la fois fier et soulagé d’être arrivé au bout de ce chantier.

Vivant dans son chalet des Laurentides depuis le début de la pandémie, Claude Gauthier n’éprouve aucune peine à chanter que le Québec est le plus beau pays du monde. Il n’a qu’à ouvrir les yeux pour le constater.

Même voix, mêmes convictions

Le premier sujet d’étonnement, que ce soit en écoutant l’album ou en échangeant avec Claude Gauthier au téléphone, se rapporte à sa voix. Rendu à un âge où tant de collègues offrent plus de chuintements que de jolies notes, il affiche une forme insolente. À croire qu’il existe une variante de la chirurgie plastique pour les cordes vocales.

« Ma voix a changé, mais pas pour le pire. Au début de ma carrière, elle était plus fragile, très intérieure, explique le principal intéressé, en fredonnant l’air de Parlez-moi de vous. Ensuite, j’ai décidé de m’exprimer avec plus de tonus, ce qui signifiait que je le faisais debout, plutôt qu’assis sur un tabouret. C’est ce que ça prenait pour une pièce comme Le plus beau voyage et ç’a fonctionné. »

Quant aux thèmes abordés sur le nouvel opus, ils recoupent les lignes de force de l’artiste. « La tendresse, l’amour et la fraternité sont des constantes », reconnaît-il.

Tel est le cas sur Ils sont heureux, une pièce inspirée par un couple aussi célèbre qu’il fut éphémère. Puis, la voix se fait consolatrice sur On ne meurt pas d’une peine d’amour, avant d’emprunter des accents nostalgiques sur Maman Papa, hommage à des parents aimants dont il chérira éternellement le souvenir.

L’autre étoile polaire de cet homme de conviction, c’est l’amour du Québec. Après deux référendums perdus, il s’était créé une distance creusée par le découragement. La flamme s’est toutefois ravivée pendant le printemps érable. La solidarité affichée par les étudiants lui a redonné foi en l’avenir.

« J’ai trouvé ça extraordinaire, le fait que des jeunes aillent dans la rue en portant des idées de changement. Ça veut dire qu’on se tient debout », estime Claude Gauthier, qui souligne leur engagement dans Printemps érable.

« J’avais perdu le goût de t’écrire », commence-t-il, avant de confirmer son réenchantement en répétant cette formule : « Mon pays, mes amours. »

Il s’agit de la dernière pièce de son album qui, en toute logique, s’ouvre sur Québec je t’aime. À ses yeux, son pays est le plus beau du monde, en même temps qu’un presque pays, ce qui ressemble à de l’amour tempéré par une pincée de regret.

Ce titre écrit il y a dix ans – il appelle ça une chanson du tiroir – a cependant pris un sens différent à la lumière des récents événements.« En ce temps de pandémie, on s’est dit qu’il était approprié de sortir ça. Même si je n’aime pas cette expression qui sonne comme s’il n’y avait rien là, les souffrances vécues par les gens, moi aussi, je crois que ça va bien aller », énonce Claude Gauthier.

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PAS DE SCÈNE, MAIS UN AUTRE PROJET DE DISQUE

Même quand on est considéré comme un grand de la chanson, on a des références, des gens qui nous ont montré comment ce métier devait être pratiqué, avec quelle sorte de désir, de conviction, d’exigence. Claude Gauthier aussi a ressenti ce besoin en affichant, très tôt, un intérêt soutenu pour le travail de Brassens, Vigneault, Ferrat, Brel et Ferré. L’un de ses deux fils, Léo, porte d’ailleurs le prénom de ce dernier.

On notera que ces artistes se sont distingués par la qualité de leur plume, ce qui rejoint sa vision des choses. «Je crois que le texte a une valeur inestimable. Ce que nous faisons, essentiellement, c’est écrire des textes qui seront portés, véhiculés, par une musique», a-t-il mentionné au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Arrivé au couchant d’une carrière exemplaire, l’auteur du Grand six pieds, Marie-Noël, La tête en fleur et La complainte de Valmore, entre autres classiques de la chanson québécoise, n’a pas perdu son côté fan. Ainsi, le prochain album qu’il aimerait sortir, dans un horizon de trois à cinq ans, comprendrait des compositions écrites par d’autres que lui.

«Je suis heureux de chanter et de travailler en studio. Je ferais ça toute ma vie. Ça représente un grand bonheur et c’est pourquoi je veux enregistrer ce que j’appelle des éternelles. J’y pense souvent, à ce projet-là. Je pourrais reprendre une dizaine de compositions. Il y aurait les grandes chansons du Québec, Les gens de mon pays et La Manic, par exemple. J’ajouterais deux ou trois pièces de Brel», laisse entrevoir Claude Gauthier.

En revanche, il a définitivement renoncé à la scène depuis que des ennuis de santé l’ont tenu à l’écart de la tournée Il était une fois.… la boîte à chansons, il y a près de dix ans. Une chirurgie cardiaque, relayée par une pneumonie, ça pèse plus lourd que des applaudissements. C’est donc sans états d’âme que le vétéran a posé sa valise.

«Je me porte bien, mais je n’ai plus la capacité d’interpréter une vingtaine de pièces. Il m’arrive toutefois de répondre à l’invitation d’un collègue, comme je l’ai fait il y a deux ans, pour l’hôpital Sainte-Justine. Robert Charlebois et moi, nous avions repris Marie-Noël pour des enfants, qui chantaient eux aussi. Dans un contexte comme celui-là, il n’y a pas de stress. C’est juste de la joie», raconte Claude Gauthier.

Il laisse entendre qu’un autre facteur a joué dans sa décision de renoncer à la vie de troubadour: l’usure générée par une longue carrière. Même après avoir recouvré la santé, en effet, le goût de reprendre la route n’est pas revenu. «Quand on l’a fait pendant 60 ans, on sait qu’un matin, on va s’arrêter, explique-t-il. Ce n’est donc pas une douleur extrême pour moi, surtout qu’il me reste l’écriture.»