Pavel Lounguine revient sur un sujet particulièrement douloureux et sensible au pays de Poutine : l’échec de l’invasion de l’Afghanistan et le retrait des troupes après neuf ans d’occupation.
Pavel Lounguine revient sur un sujet particulièrement douloureux et sensible au pays de Poutine : l’échec de l’invasion de l’Afghanistan et le retrait des troupes après neuf ans d’occupation.

Quitter l’Afghanistan: Le Vietnam soviétique *** 1/2

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
CRITIQUE / Depuis le choc du formidable Taxi Blues, prix de la mise en scène à Cannes en 1990, Pavel Lounguine radiographie la Russie sans concession. Avec Quitter l’Afghanistan (Bratstvo), il revient sur un sujet particulièrement douloureux et sensible au pays de Poutine : l’échec de l’invasion de l’Afghanistan et le retrait des troupes après neuf ans d’occupation. Pas surprenant que dans sa contrée de hauts gradés l’aient accusé d’avoir réalisé une œuvre antipatriotique.

La situation ne diffère guère de celle des États-Unis concernant le Vietnam. Une partie des vétérans ont apprécié le long métrage, inspiré d’un fait réel, qui décrit avec beaucoup d’acuité la folie guerrière sur le terrain. Où le portrait n’est pas noir et blanc : le jeu des alliances et des trahisons trace une réalité nuancée où chacun cherche à survivre (ou à faire un profit).

La grande différence avec la situation américaine se loge dans le retour au pays. Bien sûr, plusieurs GI avaient l’impression de ne pas reconnaître les États-Unis, en pleine ébullition sociopolitique et culturelle.

Ici, les soldats sont tout aussi déboussolés, mais l’URSS s’effondre sur elle-même. «L’Union soviétique était morte avec nous», narre Dmitrich, un colonel du KGB qui s’est engagé en Afghanistan parce qu’il avait «peur» de l’anéantissement de son monde.

En 1989, Gorbatchev conduit l’URSS sur le chemin de la perestroïka. Le conflit qui oppose l’armée soviétique aux moudjahidine se retrouve dans l’impasse. Le retrait est imminent. Mais un avion de chasse est abattu et son pilote, pris en otage. Alexander (Aleksandr Kuznetsov) est le fils du général Vassiliev, commandant sur le terrain.

Il charge un quatuor mené par Dmitrich (Kirill Pirogov) de le retrouver vivant à tout prix. Le spectateur assiste aux différentes tractations initiées par ce dernier avec son ravisseur (qui se révèle un homme cultivé pris au piège d’un conflit dont il souhaite la fin), entrecoupées de combats brutaux. Un journaliste-caméraman qui les accompagne permet à Lounguine d’utiliser une caméra subjective qui nous immerge dans les affrontements...

Le réalisateur de Luna Park et de Noce blanche use de son style naturaliste habituel, très dépouillé et proche du documentaire. La caméra portée, dans ce cas-ci, s’avère en parfaite adéquation avec le chaos généré par le conflit. Des images qui contrastent d’ailleurs avec la beauté sauvage des montagnes de l’Afghanistan.

Cette simplicité extrême s’étend à l’interprétation, entre non-jeu et naturel assumé. Ce choix esthétique conséquent, et sa volonté d’un récit qui souligne qu’un tel conflit révèle autant le bien que le mal qui habite l’homme, logent Quitter l’Afghanistan à l’opposé du film de guerre hollywoodien (presque toujours centré sur la notion de «héros»).

On y retrouve d’ailleurs une figure importante en son sein, celle d’un enfant de 11 ans. Son innocence pervertie par la guerre sera à la source de bien des développements. Il y a aussi le Grec (Anton Momot), une recrue qui incarne un idéalisme qui sera vite entaché par les viles actions de ses compatriotes (bien plus que celles de ses opposants).

Le réalisateur a refuser le manichéisme dans le conflit qui oppose l’armée soviétique aux moudjahidine.

Comme le dit Dmitrich, «nous sommes tous morts en Afghanistan, même ceux qui sont restés vivants».

Pavel Lounguine offre un film humaniste qui repose sur un propos éclairé et non manichéen, sans perdre de vue sa mission de cinéaste : nous captiver par une histoire qui nous prend aux tripes.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Quitter l’Afghanistan

Genre : Drame de guerre

Réalisateur : Pavel Lounguine

Acteurs : Kirill Pirogov, Aleksandr Kuznetsov, Oleg Vassikov, le Grec Anton Momot

Durée : 1h53