Pascal Plante, lors du tournage en août 2019.
Pascal Plante, lors du tournage en août 2019.

Pascal Plante sur le bloc de départ

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
Ça y est. Après des mois et des mois d’écriture, de préparation et de tournage, Pascal Plante se retrouve sur le bloc de départ, prêt à plonger pour la présentation de Nadia, Butterfly. Le drame sportif, étiquetté Cannes 2020, sera projeté en première mondiale pour l’ouverture du festival de Québec (FCVQ). Mais avant, le cinéaste a bien voulu s’entretenir avec Le Soleil de ce long métrage qui présente l’envers de la médaille des aspirations olympiques d’une nageuse «prisonnière de son talent» qui cherche à définir son identité à l’extérieur de son sport.

Lui-même ex-nageur de calibre national, le cinéaste maîtrise son sujet. Même s’il n’a pas souffert de semblables angoisses à celles de son personnage principal quand il a troqué le maillot pour la caméra à 19 ans en déménageant de Québec à Montréal pour ses études.

Bien sûr, il a voulu montrer les athlètes dans leur élément, filmant un «effort physique réel». Katherine Savard, l’une des meilleures nageuses canadiennes de l’histoire, interprète Nadia en compagnie de son amie Ariane Mainville, qui joue Marie-Pierre. Dans le long métrage, le duo participe aux Jeux olympiques de Tokyo 2020. Les filles vont conquérir une médaille qui les couvre de gloire et connaître une nuit d’excès à la hauteur de leur exploit...

Mais il a surtout voulu gratter «le vernis de l’olympisme et du sport d’élite», explique-t-il au Soleil en entrevue téléphonique. Révéler que les athlètes existent (un peu) en dehors de la pratique de leur discipline.

Comme d’autres sports amateurs, la natation apparaît dans l’imaginaire collectif qu’une fois tous les quatre ans. Le reste du temps, «il n’y a pas cette dimension glamour où ce tu fais existe».

Comme pour un cinéaste dans un festival, tous les efforts et les sacrifices qui précèdent sont balayés sous le tapis rouge… Or, «c’était important de montrer la solitude qui est pesante, la rigueur, ce qu’on voit peu dans les films de sports. Quand on voit l’entrainement, c’est très excitant parce qu’on voit un montage à la Rocky. Les compétitions, il y a un enjeu dramatique. Moi, je voulais aussi montrer le rapport à la nourriture, au sommeil, les étirements, les exercices, tout ce qui est beaucoup plus présent que ta médaille olympique.» Les liens — complexes — avec son entraîneur y sont également illustrés.

Le rapport au corps

Ça, mais aussi «une pression supplémentaire» chez les femmes : le rapport au corps qui «ne correspond pas aux canons de la beauté» et qui génère une «forme de complexe». À l’époque, «les filles me parlaient de ce qu’elles vivaient et que nous ne vivions pas. À la limite, un corps d’athlète masculin, c’est le canon de beauté. Je trouvais que c’était un terreau fertile pour une plus-value.»

Autrement dit, il y avait chez Pascal Plante une volonté de dépasser le cadre habituel du film de sports. Et de se libérer des influences. S’il reconnaît volontiers une filiation avec Richard Linklater (Boyhood) dans Les faux tatouages, son très beau premier long métrage, il tire «une grande fierté» du fait que Nadia, Butterfly ne «ressemble à rien» et que ses influences soient plus diffuses.

Bien sûr, bien d’autres réalisateurs ont exploité les qualités cinématographiques, voire métaphoriques, de l’eau et de la nage. Pascal Plante évoque Bleu (1993) de Kieslowski. «On ne manquait pas d’exemples.»

Mais, sinon, la «psychologie de l’athlète» en filigrane de la trame sportive lui rappelle surtout le fabuleux Whiplash (2014) de Damien Chazelle. Son principal protagoniste, qui est prêt à tout sacrifier dans sa quête d’excellence, lui fait penser «aux désirs de grandeur chez l’athlète de pointe».

De l’art du travelling

Les références de Plante n’ont rien de plaqué : il est un ardent cinéphile. Il transpose ce qu’il aime chez les autres dans son œuvre. On le voit d’emblée dans Nadia, Butterfly. Le film s’ouvre sur un plan-séquence, et un long travelling, qui donne le ton.

L’effort des nageuses, les exhortations de l’entraîneur, les corps qui filent dans l’eau y sont, mais aussi la durée. «Il y a une certaine vertu de l’économie chez les cinéastes que j’aime beaucoup. Des plans-séquences, oui, mais pas tape à l’œil. J’aime quand le rythme est créé à l’intérieur du plan et que le spectateur a la liberté de regarder où il veut et même de décrocher. J’aime cet espace mental qu’un plan-séquence un peu plus dépouillé peut donner. Dans Nadia, c’était aussi l’idée de vivre les émotions en temps réel et de connecter avec l’athlète par l’effort physique. C’était une intuition esthétique dès le départ. […] Dans les scènes de sport, habituellement, c’est là que tu utilises tous tes trucs de cinéaste et de poudre aux yeux pour que le spectateur ne voie pas que l’acteur donne un coup de patin et demi.»

Pas cette fois : le réalisateur a tourné le 100 mètres papillon de Katerine Savard, dans la peau de Nadia, en une seule prise. Mais ce qui l’entoure vit grâce à la magie du cinéma.

L’équipe s’est bel et bien rendue à Tokyo pour tourner des extérieurs à proximité du village olympique (qui devait accueillir les athlètes en 2020). Mais tout le reste fut capté au Québec.

Les scènes de compétition ont pris place dans le Parc olympique de Montréal. Des images de synthèse ont recréé les estrades de la piscine de Tokyo grâce à une modélisation — le spectateur n’y voit que du feu.

Bien sûr, la COVID-19 a, en quelque sorte, brisé un certain réalisme puisque les JO ont été repoussés en 2021. N’empêche : le film est bel et bien là et sera projeté en salle à compter du 18 septembre. Pascal Plante souhaite seulement que les spectateurs seront au rendez-vous — pour y être allé quatre fois récemment, les cinémas appliquent toutes les mesures nécessaires avec zèle, plaide-t-il.

Il ne peut rien y faire sauf espérer pour le mieux. Comme pour son prochain scénario sur lequel il planche, en souhaitant pouvoir tourner sans trop de restrictions sanitaires. Seul l’avenir nous le dira.

Une certaine nostalgie

En 2008, Pascal Plante a échoué dans sa tentative de se qualifier pour les Jeux olympiques de Beijing au 100 m papillon. De là à penser quel la Nadia de son film éponyme, c’est lui, il y a un pas... à ne pas franchir. «Je n’avais pas cette indécision.» À 19 ans, l’athlète était loin d’avoir atteint sa pleine mesure. Mais il était à la croisée des chemins. Une carrière en cinéma nécessite un investissement à temps plein, fait-il valoir. N’empêche. En tournant son film une dizaine d’années plus tard, «ça m’a ramené dans mon Speedo», avoue-t-il.

«Je m’ennuie de l’adrénaline du bloc [de départ]. La façon dont on a filmé, c’était peut-être pour ressasser cette adrénaline-là. T’as de l’adrénaline quand tu tournes, mais ce n’est pas pareil. Entre le bip pis la touche, c’est plus intense qu’entre “action et coupez”.

«Le film traite de quelque chose que je connais, mais il est quand même loin de moi. Les sensations, le présenter en discuter, ça m’a ramené à une certaine forme de nostalgie.»