Nils Tavernier

Nils Tavernier: bon sang ne saurait mentir

PARIS — C’est l’histoire vraie d’un père qui se dévoue corps et âme à un rêve de fou : construire, à la main, pierre après pierre, un immense palais pour sa fille, il y a plus de 100 ans. Nils Tavernier, qui a vu son père Bertrand Tavernier bâtir une œuvre considérable, s’est senti interpellé par ce personnage atypique et hors norme. Au point de délaisser le documentaire pour tourner cette Incroyable histoire du facteur Cheval. Discussion chaleureuse sur l’influence paternelle, sa volonté d’être au service de l’histoire, la nature jusqu’au-boutiste de Cheval et l’orgueil dysfonctionnel des Français.

Q Jusqu’à quel point vous êtes influencé, ou pas, par l’œuvre de votre père, qui a réalisé, entre autres, Un dimanche à la campagne, La vie et rien d’autre, Que la fête commence, Capitaine Conan, etc. ?

R Tout enfant est influencé par son contexte historique et familial. Je suis un enfant normal. Après, essayez de délimiter les zones d’influences, c’est un peu compliqué. J’avais un grand-père résistant défenseur des droits de l’homme. J’ai un père défenseur des droits de l’homme, et qui a fait des films résistants — sans être branchés. C’est un truc que j’ai envie de tenir dans ma vie d’homme. Mais est-ce que mon envie de résistance et de ne pas être à la mode, est-ce que ça provient d’eux ou de moi? Un enfant, c’est mimétique et ça a un besoin de reconnaissance. Il y a forcément une influence. Mais je n’ai pas un besoin maladif de reconnaissance. Mon père, un peu quand même.

Q On dit souvent : quand on a père qui a un nom célèbre, on essaie de se faire un prénom?

R Ben oui. Mais c’est aussi une question à se poser pour un fils de paysan, de flic ou de médecin. Nous, c’est un peu plus visible.Et ça renvoie à la question de la lutte des classes. On est toujours plus touché par les gens qui changent de milieu. Moi, j’ai la chance d’être né dans un milieu intellectuel, de la réussite avec des gens qui réfléchissaient artistiquement. C’est une chance folle. J’ai eu accès au milieu du cinéma, mais aussi à une jalousie, névrotique parfois, de la part de gens qui considèrent qu’on n’a pas le droit d’avoir accès à ça. «Ah! c’est facile pour lui d’avoir un restaurant parce que son père avait un restaurant.» C’est souvent très, très dur pour ces enfants de s’en sortir. On nous en veut parfois de faire des choses qu’on dit sans légitimité parce que notre papa a fait la même chose. Je ressens encore parfois que j’énerve des gens. Malgré que j’ai 53 ans et que j’ai fait une quarantaine de films. Ça renvoie parfois aux gens à leur propre échec. Il y a des gens qui n’arrivent pas à changer de classe — c’est extrêmement difficile. Et c’est l’histoire du facteur Cheval. Moi, je suis plus fasciné par ceux qui y arrivent. J’ai une histoire de vie très banale. [Ferdinand] Cheval vient d’un milieu très ordinaire et qui va faire quelque chose d’extraordinaire. Forcément, ça me fascine.

«Cheval vient d’un milieu très ordinaire et qui va faire quelque chose d’extraordinaire»: ce palais.

Q Justement, parlez-moi de cette fascination et du fait que c’était un personnage hors norme?

R Facteur Cheval n’est pas dans la reconnaissance sociale. Il est pris pour un dingue. Ça m’interroge sur les préjugés que je peux avoir sur les gens et sur la liberté. Il a une liberté d’action foudroyante. Il n’en fait qu’à sa tête. Et il arrive à trouver une reconnaissance en fin de parcours. Il va au bout de son rêve, avec une obstination démente. Pendant plus de 30 ans, avec des cailloux, il construit un terrain de jeu pour enfants. Il est au-delà de l’obsession.

Q Dans votre manière de filmer, il y a dans cette fiction une volonté de documentaliste, surtout les gestes. Était-ce conscient?

R Je n’ai pas envie, sur un film, de faire une leçon de mise en scène. J’avais envie de faire un film de cinéma, un peu plus beau que la réalité. J’avais un rôle de cinéma : c’est un personnage qui va au bout de ses rêves, qui arrive à s’inclure, comme Billy Elliot, qui va au bout de sa vie… J’avais envie d’être humble et au service de l’histoire. J’y trouve mon compte. Mais c’est un film qu’on a beaucoup bossé sur la lumière. J’ai fait la direction photo de presque tous mes films. La colorimétrie est ultra tenue. Petit à petit, elle avance vers l’ocre. Si des gens s’en rendent compte, tant mieux. Si des gens la ressentent, c’est aussi bien.

Q Sur le plan du récit, la construction du Palais idéal est une histoire incroyable, mais il y a aussi deux formidables histoires d’amour avec sa femme et sa fille?

R Ça, c’est un peu inventé. On ne sait pas. Je me suis posé la question : qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un homme qui construit un terrain de jeu pendant 30 ans? C’est probablement multifactoriel. On sait qu’il a commencé six mois après la naissance de sa fille [Alice]. Ça a dû avoir un impact sur lui. On sait qu’il a perdu ses parents très jeunes, donc un problème affectif important. S’il rencontre une femme qui lui demande : «à quoi vous rêvez quand vous marchez», c’est un homme qui subit l’intérêt [non désiré au départ] d’un individu… Une autre clé, c’est le fait qu’il se met à aimer sa fille et à être aimé par elle. Mais là, je spécule. Quand je lui fais dire : «ce palais, je le construis pour toi», j’invente. Mais je n’ai pas inventé le factuel. Là, il y a un travail de base. C’est la moindre des choses.

Q C’est un homme marqué par la tragédie?

R Là, je n’ai rien inventé. Il est traversé par la tragédie, mais surtout par une force de vie exceptionnelle, marchant 30 kilomètres par jour [comme facteur]. Il termine sa vie à 88 ans. J’avais un Rocky, un jusqu’au-boutiste, un cheval de bataille… même si j’ai un peu brodé.

Q Si on parlait de Jacques Gamblin, qui l’incarne de façon admirable?

R J’ai écrit pour lui. C’est quelqu’un qui se met au service du rôle et du film. Comme moi. C’est pour ça qu’on s’entend bien. Jacques, il a un autre truc : tout passe sans les mots. Ce que j’aime bien. L’autre chose, c’est qu’il met le mot après le mouvement. Ce qui n’est pas très français. Les acteurs ont tendance à mettre le mot puis à bouger. Ils sont trop autocentrés, ils ne transmettent pas. Jacques, c’est un danseur. Il a fait du théâtre. Ma mère est anglo-saxonne et je crois que ça change la donne, mon regard. Il y a, en France, un truc d’orgueil dysfonctionnel. En particulier au cinéma. C’est pour ça que j’ai absolument besoin de faire du documentaire. Pour éviter de devenir cons comme les autres...

+

Laetitia Casta: Un rôle moins ingrat qu’on le croit

Laetitia Casta a défilé sur les plus grands podiums du monde où sa longue silhouette fait tourner des têtes, dont celle d’Yves Saint Laurent. Mais la Française a d’autres ambitions, dont celle de devenir actrice. Après un premier personnage typé, celui de Falbala, dans Astérix et Obélix contre César (1999), elle obtient un premier rôle dramatique conséquent auprès de Raoul Ruiz, dans Les âmes fortes (2001). Depuis, elle carbure aux coups de cœur et à la passion.
Comme L’incroyable histoire de facteur Cheval, même dans un rôle un peu ingrat. «Il y a des films où je ne veux pas aller parce que je n’y crois pas. Là, c’est une histoire vraie. Le film est très classique, mais je m’en fous. Ce qui m’intéressait, c’est ce personnage qui m’a fait grandir. Je n’aurais pas pu l’interpréter plus jeune. J’aurais été dans la caricature», soutient Laetitia Casta, qui ajoute avoir été très émue par la réaction des spectateurs.
L’autodidacte joue Philomène, la femme du dit facteur Cheval dans le drame biographique de Nils Tavernier. Un second rôle, mais elle vient tout de même en faire la promotion auprès des journalistes réunis à Paris en table ronde. Pantalon carotté, col roulé bleu, pas de maquillage, à dix mille lieux de l’image glamour du mannequin qu’elle a été. Et en symbiose avec son personnage de cette paysanne qui épaule son mari, peu importe s’il se consacre presque entièrement à la construction d’un palais...
«Ce qui est beau dans Philomène, c’est qu’elle est tout en amour, rien dans le jugement. Elle regarde son mari avec bienveillance. Je me suis retrouvé dans ce personnage», explique-t-elle.
«J’aurais pu la lire comme femme soumise. Je trouvais qu’on pouvait l’amener vers le haut. Ça me faisait penser à mes grands-mères, des femmes qui tenaient la maison au rythme des saisons. Elles avaient une forme de force, de sagesse, très terrienne. Ce n’est pas négligeable. C’est l’intelligence du cœur. Voilà pourquoi j’ai voulu interpréter ce personnage.»

Laetitia Casta dans le rôle de Philomène, qui lui «faisait penser à mes grands-mères, des femmes qui tenaient la maison au rythme des saisons».

Elle s’est aussi retrouvée dans cet amour démesuré, presque incompréhensible de l’épouse de ce taiseux «qui a tout du taré». Mais «l’histoire de sa vie est assez compliquée, dit-elle pour le défendre. Il perd sa première femme, deux enfants. Ça, ce n’est pas dans le film. Il ne vit que des tragédies. Ça ne doit pas aider.»
Contrairement à Jacques Gamblin pour facteur Cheval, elle avait beaucoup de liberté pour composer Philomène, dont on ne sait à peu près rien. L’actrice lui a insufflé sa flamme.
Dire que les producteurs avaient des doutes sur sa capacité à interpréter ce drôle, ce qui la fait bien rire : «Je viens de la campagne.»
Laetitia Casta a fait bien du chemin depuis… Éric Moreault

L’incroyable histoire de facteur Cheval prend l’affiche le 5 juillet.

Les frais de ce reportage sont payés par Unifrance