Myriam Verreault a adapté le recueil de Naomi Fontaine, Kuessipan, pour le cinéma. Pour ancrer le récit, elles ont arrêté leur choix sur le destin parallèle de Mikuan et Shaniss, deux inséparables depuis leur enfance.

Myriam Verreault: Construire un pont entre les nations

«Kuessipan» représente sept ans de dur labeur pour Myriam Verreault. Mais la réalisatrice de 39 ans, originaire de Québec, en recueille les fruits. D’abord acclamé au festival de Toronto (TIFF), puis gagnant du Grand prix de la compétition à celui de Québec (FCVQ), son beau et sensible long métrage est un incontournable. «Il faut que ce film soit vu», dit-elle, fébrile, en entrevue au Soleil, quelques heures avant la première au FCVQ. Avec raison. Pour ses qualités artistiques intrinsèques, mais aussi pour sa noble intention : construire un pont entre les Québécois et les Premières Nations.

Q Kuessipan suit le destin parallèle de deux jeunes Innues dont l’amitié est mise à l’épreuve par les affres de la vie et des aspirations fort différentes. Compte tenu du sujet, avais-tu des appréhensions?

R Plein. C’est sept ans de doutes et d’appréhensions. Surtout de ne pas décevoir les gens dans le film, qui m’ont fait confiance. Je les sentais très engagés — ce sont eux qui me groundaient, qui me poussaient plus loin.

Q Qu’est-ce qui peut bien inspirer une fille de Loretteville à tourner un long métrage sur les Innus de la Côte-Nord?

R Je suis assez intéressée par notre histoire, la sociologie, l’anthropologie, la protection de la langue… J’ai grandi là-dedans en ne connaissant absolument pas les peuples qui habitent ici depuis toujours. J’étais un peu en tabarnak. Je pense qu’il y a un malaise par rapport à tout ça. Les Québécois aiment se voir comme minoritaires, comme victimes. Tout d’un coup, c’est le rôle inversé. Ça les rend mal à l’aise et ils préfèrent ne pas en entendre parler. En 2011-2012, je réfléchissais à ça et j’ai eu à aller à Maliotenam pour une commande de l’ONF. Je devais aller rencontrer cette ado de 14 ans et sa famille, et je suis tombée sur le cul. Je sortais à peine de À l’ouest de Pluton [coréalisé avec Henry Bernadet], où on avait pris des ados qui habitent la banlieue, on les a intégrés dans notre histoire et ils ont joué ensemble. Je me suis dit : c’est un peu le même principe si je prends les gens de la réserve et que je crée une histoire.

Q Kuessipan est une libre adaptation du recueil de Naomi Fontaine. Comment s’est fait le contact?

R Il y avait la question de la légitimité qui se posait, évidemment. Je me suis mise à chercher quelqu’un qui habitait là et qui aurait envie de créer un récit avec moi. Je tombais beaucoup sur de la poésie, comme Joséphine Bacon, et des légendes. Alors que je voulais un film contemporain. Je suis allé au Salon du livre de Wendake, Noami était là, je lui ai acheté un livre qu’elle m’a dédicacé — c’était prémonitoire : «Pour la poésie qui crée des images.» Ensuite, je lui ai demandé si elle voulait faire un film avec qui intégrerait des gens de sa communauté. Elle m’a dit : «Wo, minute.» J’ai aimé sa crainte. Comme je voulais de l’authenticité, cette attitude chien de garde allait m’aider à rester dans le droit chemin. Ce ne sont pas des Polonais, ce sont des Québécois comme nous qui écoutent Tout le monde en parle et Éric Lapointe. Il y a une partie de notre histoire qui manque.

Q Il y a évidemment toute la question de l’appropriation culturelle...

R C’était un nécessaire débat et j’étais plutôt d’accord avec les militants autochtones. Quand j’ai eu des doutes, je me suis toujours ramené à l’intention. À partir du moment où tu fais un film, tu t’appropries une histoire. Mais après, c’est comment tu le fais. J’ai pas de leçons à donner à personne : tous les artistes font ce qu’ils veulent. Je ne crois pas que quand les gens ont parlé [d’appropriation culturelle] c’était de la censure. Plutôt de la critique. Toutes les œuvres sont soumises à la critique. Il y a des gens qui ont dit : «je n’aime pas ton œuvre parce qu’elle ne me représente pas.» La censure est venue des producteurs qui ont tiré la plogue… Les Innus qui ont fait ce film partagent leur fierté. Je n’ai pas entendu : «ne touchez pas à nos histoires.» Plutôt : «nous aussi on veut jouer.» Quand ils ont vu qu’ils avaient leur place, il y a eu un véritable échange qui s’est fait.

Q C’est Brigitte Poupart qui s’est occupée de préparer les acteurs, des non professionnels.

R C’est pour ça que je suis allée la chercher. Il y avait même un intervenant social. Je faisais ma job sur le plateau, mais Brigitte était là pour pallier tout le reste. Elle a habité avec eux sur la réserve de Uashat. C’est comme un ange gardien qui est arrivé sur le plateau. Elle animait des ateliers, j’observais et le soir, on pouvait en jaser. Elle agissait comme un mentor pour les acteurs, mais aussi pour moi. Ce n’est pas une réalisatrice de fiction, mais c’est une artiste totale qui fait de la mise en scène. Elle n’avait aucun ego, beaucoup de délicatesse. Quand c’est moi qui prenais le lead sur le plateau, elle me laissait toute la place. Je m’entoure de gens qui m’inspirent, ça m’aide.

Q Est-ce que, justement, le fait d’avoir travaillé comme monteuse sur Québékoisie (2014) de Mélanie Carrier et Olivier Higgins, qui traite des relations entre Québécois et Autochtones, t’a aidé?

R J’étais en scénarisation [à Ushuat] au moment où ils tournaient leur film. Ils cherchaient un endroit où coucher, j’avais de la place dans l’appartement que j’avais loué. On s’est fait un feu sur le bord de la plage à Sept-Îles, c’est comme ça que ça a cliqué. Ils m’ont demandé de monter leur film, j’ai dit non, et ils ont été très coriaces. Et je leur dis merci. L’amas de réflexion qu’ils ont apporté avec ce film a nourri ma réflexion et m’a amené plus loin.

Q On parlait de ton souci d’authenticité tout à l’heure. Tourner à Ushuat et à Sept-Îles coûte une fortune. Est-ce que tu t’es dit que ça n’avait pas de sens?

R Souvent. Mais j’ai toujours pensé que c’était la seule façon de le faire. On a eu un budget moyen, sauf que la moitié allait en hébergement et en per diem pour les techniciens. On avait moins d’argent pour les effets spéciaux, mais on avait la vraie plage, la forêt et les superbes images. Il y a une plus-value. Et, en même temps, ça crée une bulle. On habitait tous là. Il y a vraiment des amitiés qui se sont créées. Je suis plus fière du processus que du résultat. Le film, c’est deux heures à l’écran, mais c’est sept ans de vie. J’ai grandi comme femme avec ce projet. Je suis une meilleure réalisatrice et une meilleure personne.

Kuessipan prend l’affiche le 4 octobre.

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LES CLÉS DE LA CADILLAC

La patience de Myriam Verreault dans la création de Kuessipan a été indirectement récompensée lorsqu’on lui a confié la réalisation de la série télé 5e Rang. «J’adore ça. C’est comme si on me donnait les clés d’une Cadillac et on me disait : “chauffe-là”. C’est pas mon genre de voiture, mais si tu me la donnes, je vais m’amuser avec.» 

Pour vrai : la réalisatrice du troisième bloc d’épisodes en profite pour expérimenter. «Je me permets plein de choses que je ne permets pas en cinéma. C’est un gros jouet. Je m’améliore. Et peut-être que ma fille va être capable d’aller à l’université (rires).» 

L’expérience l’inspire de toute évidence, elle qui mijote un projet de «série lourde». La réalisatrice a aussi une idée de comédie pour un long métrage. «J’ai le goût de m’amuser. Je n’irai pas vers le drame tant que je n’aurai pas l’inspiration que j’ai eue avec Kuessipan. Je ne ferai pas du cinéma pour faire du cinéma. Pour moi, ça a une dimension sacrée. J’attends d’avoir cette flamme.»