«Je n’ai jamais aussi peur de faire un film!» a déclaré Claude Lelouch à propos des «Plus belles années d’une vie».

«Ma religion, c’est l’amour» — Claude Lelouch

À 82 ans, Claude Lelouch se porte, «comparé à la moyenne, plutôt bien». Toujours aussi agréable, charmant et éloquent en entrevue, il parle avec passion des «Plus belles années d’une vie», présenté en séance spéciale au Festival de Cannes, 52 ans après la Palme d’or d’«Un homme et une femme».

Il réunit Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans cette deuxième suite du mythique film alors que les deux anciens amants, au crépuscule de leur vie, redécouvrent les sentiers de l’amour. L’infatigable réalisateur aurait voulu en discuter en personne au Québec, mais le lendemain de l’entretien téléphonique avec Le Soleil, il partait en repérage… pour son 50e long métrage!

Q Les plus belles années d’une vie contient nombre de références au cinéma, comme toujours chez-vous, mais cette fois d’une façon plus marquée, notamment au Voleur de bicyclette (1948) de Vittorio de Sica. Pourquoi?

R Le voleur de bicyclette a joué un rôle important dans ma vie de cinéaste. Le jour où j’ai vu ce film, je me suis dit : «voilà le cinéma que je veux faire, qui raconte des histoires qui ont l’air vraies». Le néo-réalisme italien [dont de Sica fut un précurseur avec Visconti et Rossellini] a enfanté la Nouvelle vague. C’était ma façon à moi de renvoyer l’ascenseur.

Q Ce cinéma est bâti sur une forme de recherche d’authenticité, ce qui a été le cas tout au long de votre carrière. Pour ce film-ci, jusqu’à quel point avez-vous misé sur la spontanéité, notamment dans les scènes de dialogues entre Jean-Louis et Anne, les deux personnages?

R J’aimerais bien qu’on dise que je suis le metteur en scène de la spontanéité. La spontanéité, c’est ce qui est à mi-chemin entre le mensonge et la vérité. Dans la vie, il y a ce qu’on dit et ce qu’on pense. Avec la spontanéité, il y a une espère de synchronicité entre les deux. Pour ce film, il fallait que les acteurs soient encore plus spontanés. Quand j’en ai parlé à Jean-Louis et à Anouk la première fois, ils avaient très peur. Moi aussi. Mais j’étais convaincu que ce miracle auquel on avait droit, 52 ans plus tard, on devait l’utiliser. C’est la première fois dans l’histoire du cinéma qu’un metteur en scène peut retrouver ses deux acteurs pour continuer la même histoire.

On est tous arrivés dans un film qui a commencé bien avant nous et on sera obligé de partir bien avant la fin. Il faut se contenter des séquences qu’on va vivre. J’ai voulu, avec ce film, rendre un hommage au présent, qui est la seule chose qui nous appartienne. Quand j’étais gosse, je rentrais au cinéma par la sortie de secours. Je ratais le début du film. Comme il y avait des contrôles à la fin, je sortais avant la fin. Je me suis contenté des scènes que je pouvais voir. Mais j’ai rêvé. J’ai pris conscience dès le départ de la force du présent. Il faut en profiter : c’est la seule chose qui compte. J’ai voulu montrer dans ce film qu’on pouvait être amoureux à plus de 80 ans et que l’amour n’a pas d’âge. Le présent est la source de tous les bonheurs. On ne peut faire l’amour qu’au présent, sa jouissance même est la démonstration du présent. Le passé, c’est comme serrer un mort dans ses bras. Et le futur fait peur à tout le monde. [Les personnages] sont heureux de se retrouver : on a tous une histoire d’amour plus importante que les autres, qui laisse des traces toute notre vie. Ma religion, c’est l’amour! C’est pour ça que je l’ai si souvent filmé.

Q Un hommage au présent, mais vous aviez sous la main quelque chose d’exceptionnel : le matériel du premier long métrage. Ce qui vous permettait d’effectuer des retours dans le passé sans avoir recours à d’autres acteurs ou à des effets spéciaux…

R C’est drôle parce que j’ai présenté le film en Chine, il n’y a pas longtemps. La plupart n’avaient pas vu Un homme et une femme parce qu’il avait été censuré. À la fin de la projection, un jeune m’a demandé : «M. Lelouch, quel est le nom du maquilleur qui a réussi ces vieillissements aussi extraordinaires?» (rires) C’est la question la plus folle qu’on m’ait posée. Mais j’ai répondu que le plus grand maquilleur du monde, c’est ces 52 ans qu’on a attendus. Mais c’est vrai que ce film interpelle autant les gens qui n’ont pas vu Un homme et une femme. Ils prennent ça comme un film autonome.

Un homme et une femme

Q Vous avez évoqué tout à l’heure les inquiétudes de Jean-Louis Trintignant et d’Anouk Aimée. Qu’est-ce que vous leur avez dit pour les convaincre?

R Que c’était une mission et que si on était encore vivants, c’était pour ça. Et j’en suis convaincu. Je leur ai dit que c’était un devoir et que si on ne le faisait pas, il allait nous arriver de vilaines choses (rires). Bref, je leur ai fait du chantage en utilisant des arguments malhonnêtes, mais ça a été payant.

Q Sur le plateau, vous deviez tout de même avoir des angoisses?

R Terribles. Je n’ai jamais aussi peur de faire un film! Mais j’ai dit aux acteurs : «si ce n’est pas bon, on ne le sort pas et on le gardera pour nous.» Mais dès le premier jour de tournage, on s’est amusé comme des fous. Et je les ai vus se regarder, se toucher, comme de vrais amoureux. J’étais fou de joie de leur donner ce bonheur : je les voyais rajeunir devant ma caméra.

Q Vous avez encore tourné chronologiquement?

R Oui, parce que je ne connais pas la fin de mes films. Quand je commence une histoire, je ne sais pas comment elle va finir. Je tourne comme je vis — un cinéma que certains aiment et que d’autres détestent. Je n’aime pas les films qui se terminent bien ou mal. Je préfère l’espoir. On vit dans un monde où le négatif est plus fort que le positif. Aujourd’hui, s’il y a 10 personnes qui vous disent du bien de moi et une qui dit du mal, c’est celle-là qui va laisser des traces. Mais je ne remercierai jamais assez ceux qui m’ont dit non — ils m’ont permis de trouver ceux qui m’ont dit oui. C’est comme ça que j’ai pu faire 50 longs métrages.

Claude Lelouch en tournage avec ses acteurs, Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée, qu’il a retrouvés à nouveau pour «Les plus années d’une vie», 52 ans après «Un homme et une femme».

Q Rien ne semble vous arrêter. Voulez-vous prendre exemple sur Manoel de Oliveira (1908-2015) et mourir caméra à la main, centenaire?

R Si je peux, ce serait la plus belle des morts.

Les plus belles années d’une vie prend l’affiche le 22 novembre.