Une scène du film The Irishman de Martin Scorsese, avec Robert de Niro et Joe Pesci. Le film sera disponible sur Netflix seulement 20 jours après sa sortie en salles.

Les cinémas optimistes malgré la montée du «streaming»

NEW YORK — Jeff Logan gère depuis des décennies des cinémas dans l’État américain du Dakota du Sud et a entendu son lot de sombres prédictions sur l’avenir des grands écrans, certaines bien avant l’avènement du «streaming».

Dans les années 1970, certains croyaient que l’arrivée de la chaîne câblée HBO allait sonner le glas des cinémas: les ventes de billets avaient chuté, alors que ses abonnés payaient pour avoir accès à une panoplie de blockbusters peu après leur sortie en salle.

Mais une fois des concurrents apparus, HBO n’a plus été capable d’offrir autant de films, et les cinéphiles sont revenus vers les salles obscures, se souvient Jeff Logan.

Cette expérience avec le câble, mais aussi avec divers objets dédiés à visionner des films chez soi — dont certains sont déjà obsolètes — explique en partie pourquoi M. Logan et d’autres propriétaires de cinémas restent relativement optimistes malgré les investissements massifs des géants du divertissement dans le streaming.

Jeff Logan pense que les cinémas survivront tant qu’ils seront attrayants, et tant que les studios feront en sorte que de nouveaux films sortent sur le grand écran suffisamment longtemps avant leur disponibilité à domicile.

Pour rendre l’expérience plus alléchante, il pense ajouter bière et vin à la carte de ses trois cinémas et proposer des options plus gastronomiques que le traditionnel pop-corn.

«Les gens veulent sortir, mais le cinéma ça doit être bien», dit l’Américain de 69 ans, qui a repris les affaires de son père. «Si ça n’a rien de spécial, alors vous n’irez pas».

B&B Theatres a aussi beaucoup dépensé pour mettre ses salles à niveau, et ajouter des productions en «4D».

L’objectif est de faire de la séance de cinéma un évènement, explique son vice-président exécutif Brock Bagby, dont l’arrière-grand-père était l’un des fondateurs de cette chaîne du Missouri.

«C’est investir ou mourir», dit-il. «Nous croyons en l’industrie [du cinéma] et nous investissons des millions et des millions de dollars.»

Protéger l’intervalle

Et si le cinéma indépendant du coin a baissé le rideau, remplacé par des grandes chaînes multiplex, les statistiques ne dressent pas le portrait d’une industrie en désuétude, au contraire.

Depuis 1987, le nombre total d’écrans de cinéma aux États-Unis a augmenté de plus de 80 %, tandis que les ventes globales de billets ont plus que doublé pour atteindre près de 12 milliards de dollars en 2018, et ce alors même que se développaient cassettes VHS et DVD, aujourd’hui obsolètes, selon les données de la National Association of Theatre Owners.

De nombreux acteurs de l’industrie du cinéma ne voient pas le streaming comme une menace plus sérieuse que celles qu’ils ont déjà réussi à surmonter.

Leur plus grande crainte est que les réalisateurs tentent de réduire l’intervalle entre la sortie en cinéma et celle sur le petit écran, un laps de temps précieux pour l’industrie et que le patron de Disney Bog Iger s’est engagé à défendre.

«Les millénariaux [ceux nés entre 1980 et 2000] veulent sortir», affirme M. Bagby. «Mais si cet intervalle disparait, ça sera une tout autre histoire».

Netflix a ainsi été sous le feu des critiques pour avoir prévu de diffuser The Irishman de Martin Scorsese, seulement 20 jours après sa sortie en salles aux États-Unis, moins de la moitié de l’intervalle traditionnel de 70 jours.

Un autre défi pour les propriétaires de salles de cinéma a été l’augmentation des couts associés à la technologie numérique qui a progressivement remplacé les pellicules d’antan.

Comparée aux traditionnels projecteurs, la diffusion numérique peut s’avérer plus capricieuse, très sensible à la température et aux pics de tension électrique.

Mais si l’industrie est encore debout, c’est aussi parce qu’aller au cinéma reste une sortie en famille abordable, ou le lieu parfait pour faire naitre de premières idylles.

«Aller au cinéma, c’est un bon premier ou deuxième rencard», assure Gabriel Rossman, sociologue à l’université de Los Angeles (UCLA).

«Si tu invites quelqu’un pour regarder Netflix, c’est plutôt un coup d’un soir».