À Leipzig, en Allemagne, des manifestants dénoncent les pratiques commerciales du géant Amazon.

Le monde selon Amazon: derrière le clic

Chaque seconde, Amazon livre 150 colis dans le monde. Quelques clics et le produit magasiné en ligne se retrouve le lendemain sur le seuil de votre porte. Mais derrière ce geste devenu banal et qui a changé le visage du commerce se cache une compagnie dont la soif d’expansion et l’avidité ne semblent pas avoir de limites. Faut-il avoir peur de l’ogre Amazon?

Le captivant documentaire Le monde selon Amazon, réalisé par Adrien Pinon et Thomas Lafarge, brosse un portrait exhaustif de l’empire fondé par Jeff Bezos à Seattle, en 1994. La compagnie a grandi au point de faire main basse sur le commerce électronique de la planète. Bezos, qui s’échange régulièrement avec Bill Gates le titre d’homme le plus riche du monde, a construit un monopole dont les pratiques commerciales font de plus en plus sourciller.

«Il faut s’inquiéter des monopoles. L’histoire nous a enseigné que ça mène toujours à des abus et des excès», lance au bout du fil l'assistant réalisateur et recherchiste Alexandre Sheldon. De Seattle à New Delhi, en passant par Leipzig, Montréal et Washington, le documentaire interroge plusieurs spécialistes sur les coulisses de l’empire.

Amazon est le plus grand magasin de la planète. Forte de 566 000 employés, la compagnie brasse un chiffre d’affaires de 178 milliards$. Vendre tout, tout de suite, partout dans le monde, telle est sa devise.

Elle est loin l’époque où Amazon se contentait de vendre des livres en ligne. Aujourd’hui, la firme a étendu ses tentacules dans tous les secteurs d’activités, de la production de séries télé à la musique en streaming, en passant par les caméras de surveillance et les marchés d’alimentation sans caisse. La firme a acquis récemment un aéroport au Kentucky.

Déshumanisation

Des cinq membres du tant décrié club GAFA, Amazon est celui qui détient une longueur d’avance sur les autres. «Le point fort d’Amazon, c’est d’avoir été plus présente que les autres dans le monde matériel, explique Alexandre Sheldon. La compagnie possède des entrepôts et de grosses infrastructures de serveurs conçus afin de pouvoir assurer les pics de consommation pendant les Fêtes.»

Au plan des relations de travail, Amazon est loin de se poser en modèle. Les employés d’entrepôts doivent obéir à une cadence infernale. Chaque jour, jusqu’à 500 fois, ils répètent les mêmes gestes machinaux de manutention. Tout cela pour un salaire de 15$ de l’heure, que Bezos a consenti à augmenter sous les pressions répétées du candidat démocrate aux présidentielles américaines, Bernie Sanders.

«C’est assez incroyable la discipline imposée aux employés, poursuit le scénariste. Ils doivent se déplacer et aller chercher les produits selon les instructions données par un scanner, prendre l’itinéraire le plus optimal selon des calculs algorithmiques. Selon tous les témoignages recueillis, il s’agit d’une expérience de travail hyper aliénante. C’est la déshumanisation totale de l’ouvrier.»

Pertes d'emplois

La montée en puissance d’Amazon tient aussi à un intense travail de lobbying. En 17 ans, les dépenses de la compagnie en la matière aux États-Unis sont passées de 492 000$ à 13 millions$. Mercredi, le premier ministre François Legault s’est justement entretenu en privé avec des représentants canadiens d’Amazon. Le but de la rencontre était de s’assurer que des produits québécois, et pas seulement américains, soient mis en vente sur la plateforme de la firme.

Si l’annonce de la construction d’un entrepôt d’Amazon à Lachine, dans la région de Montréal, pour 2020, a fait le bonheur des conseillers municipaux, heureux de voir arriver des emplois dans le secteur, il faut se méfier, estime Alexandre Sheldon. «Pour une job créée par Amazon, qui se vante d’être le plus grand créateur d’emplois aux États-Unis, deux disparaissent dans les économies locales et les petits commerces.»

Menace pour la démocratie

Plusieurs observateurs voient le succès phénoménal d’Amazon comme une menace pour la démocratie. Bezos désire plus que tout «un état réduit à sa portion congrue». Il veut rien de moins qu’une liberté d’entreprise, sans loi ni règlement. Aussi prend-t-il les moyens pour s’infiltrer dans le processus politique.

«Seattle a tenté de lui mettre des contraintes en instaurant des taxes, mais la compagnie a réussi à faire plier le conseil municipal très facilement. La compagnie a même lancé son propre Political Action Commitee pour gagner l’élection municipale. C’est comme un putsch pour s’assurer que la Ville ne leur impose plus de taxes.Une compagnie qui s’affranchit de ses responsabilité civiques, je trouve ça très inquiétant», glisse le scénariste.

Intervention musclée

Malgré ses craintes à l’égard du modèle économique d’Amazon, Alexandre Sheldon n’en appelle pas pour autant à un boycott. «On ne peut pas toujours tout mettre sur le dos des individus, c’est beaucoup leur demander. J’ai des enfants, je travaille, je connais la réalité du quotidien. Je ne suis pas du genre à dire au monde d’arrêter d’acheter sur Amazon parce c’est contribuer à quelque chose de vraiment néfaste.»

«On peut encourager les gens à trouver des alternatives, mais ultimement, il faut une intervention gouvernementale forte et musclée», ajoute-t-il, comme celle souhaitée par la candidate démocrate américaine Elizabeth Warren, qui estime que les géants du web sont devenus trop puissants avec leur impressionnant stock de données personnelles. «C’est la seule chose qui pourrait fonctionner.»

Les dirigeants d’Amazon ont décliné toute les demandes d’entrevues pour le documentaire.

Le monde selon l’Amazon prend l’affiche au Cartier le 29 novembre.

À Ottawa, le cinéma Bytown propose la version anglaise sous-titrée du documentaire. Le film y est à l’affiche le 29 novembre. (Renseignements : bytowne.ca ; 613-789-3456.)