«Ça m’a pris huit ans à comprendre l’être qu’il est», considère le réalisateur John Blouin en parlant d’Armand Vaillancourt.

John Blouin: capter l’émerveillement d’un géant

On ne place pas Armand Vaillancourt dans un coin, comme l’a vite constaté John Blouin lorsqu’il a invité l’artiste à participer à une performance. Le réalisateur a ensuite côtoyé le géant pendant huit ans, pour archiver son travail, avant de tourner intensivement pendant trois jours ce qui est devenu le documentaire «Armand Vaillancourt : Regarde si c’est beau».

Tous deux ont grandi près de Thetford Mines et Plessisville, même si Blouin est maintenant davantage à Québec et Vaillancourt, à Montréal. John Blouin voulait tourner un film sur la région de l’Amiante, mais après deux expéditions avec l’artiste à la grande crinière blanche, il a vite compris qu’il y avait un film à faire — voire plusieurs — sur cette figure majeure des arts visuels au Québec.

Huit ans de pérégrinations sporadiques ont permis à John Blouin de mettre la table pour un tournage condensé, où lui et sa petite équipe ont suivi Armand Vaillancourt à sa maison de campagne, située tout près de la ferme familiale où il a grandi. «On a pu aller très près de ses souvenirs», note le réalisateur.

Comme pour un peintre, la longue préparation était essentielle pour pouvoir tourner d’un seul trait décisif, soutient-il. «Ça m’a pris huit ans à comprendre l’être qu’il est, à comprendre mon propre geste.» Les thèmes importants à aborder — les enfants, les sculptures, les voyages, l’environnement, les premières nations — ont inspiré des mises en scène particulières au réalisateur.

«Bien entendu, Armand, tu traces un carré de sable, tu le mets dedans et il déborde, note-t-il. Mais ça donnait des pivots autour desquels il pouvait parler. C’était aussi important de le voir bouger que de l’entendre.» Sur la route, en marchant, il aborde ses voyages sur le pouce. Alors qu’il sort des dizaines de sculptures d’enfants de sa grange pour les déployer sur le terrain, il parle tout naturellement son rapport à l’enfance et à la création.

Une performance musicale de l’équipe de tournage et de son sujet, sur une structure de métal campée dans le paysage, a été un moment de cohésion important. «C’est devenu un peu le centre du film, indique John Blouin. La musique de Bernard Falaise est construite à partir de ces grincements-là. C’est un écho à la matière qui résonne.»

Vaillancourt aime raconter les moments qui ont marqué sa vie jusque dans sa chair. «Il aime la parole, c’est un conteur qui ouvre énormément de parenthèses. Mais je me suis rendu compte qu’il les referme toutes, si tu lui laisses le temps.»

«Une longue traversée»

L’interrompre vous expose à ses foudres, comme le montre une scène à l’intérieur de la maison (la seule du film), où Vaillancourt refuse de se remettre à parler sur commande. «Je voulais être bienveillant, mais pas complaisant, en montrant ce moment où le feu allume et le volcan ouvre. C’était aussi pour montrer que la colère peut être un mode de survie fort. Il y a parfois des colères nécessaires», explique le réalisateur. L’émerveillement fleurit facilement chez Vaillancourt, malgré son caractère bouillonnant. «Je le vois comme un Petit Prince qui aurait réussi à vieillir», illustre John Blouin. Le film le montre à 85 ans, alors qu’il en a maintenant il a 90, notamment parce que le projet n’a pas obtenu de financement avant la postproduction. «Ça a été une longue traversée, ce film-là. Armand nous avait avertis que son nom était marqué d’un sortilège dans les demandes de subvention et il a eu raison là-dessus.»

L’équipe a passé plusieurs semaines à travailler le montage et le son du film, en tentant de respecter la manière dont la parole se déploie, mais en y mettant de l’air et des silences. Le réalisateur a volontairement conservé les mouvements parfois brusques, tournés en caméra à l’épaule, pour pouvoir se déplacer avec le personnage. «J’ai voulu garder le côté brut, qu’on retrouve aussi dans les œuvres d’Armand. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas étudié, que ce n’est pas pensé. On ne voulait pas tout lisser. Je viens du cinéma expérimental, j’avais accès à toutes ses archives, je jubilais à l’idée de faire un film d’archives, mais si je faisais ça, c’était un peu le chemin facile. Dire qu’on laisse tomber tout le matériel accumulé sur huit ans pour ne garder que les trois jours de tournage est une approche est assez radicale», croit le réalisateur.

Armand Vaillancourt a vu le film deux jours avant la première et John Blouin ne cache pas qu’il attendait sa réaction avec un certain stress. «Je n’allais rien changer, mais je préférais qu’il aime, dit-il. Quand le film s’est terminé, lui et sa femme se sont mis à applaudir, il s’est tourné vers moi et il m’a dit : ‘‘Tu as montré mon âme’’».

Le réalisateur sera présent à la projection de vendredi à 17h10 au Clap de Sainte-Foy.