Cédric Kahn s'est inspiré de ses proches pour créer «Fête de famille».

Cédric Kahn: la fiction comme bouée de sauvetage à la maladie mentale

PARIS — Cédric Kahn fait partie du cercle restreint de réalisateurs qui peuvent convaincre Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot et Vincent Macaigne de tourner pour lui dans un film où ils n’auront pas le beau rôle. Dans «Fête de famille», il met en scène un clan dysfonctionnel secoué par la maladie mentale de l’aînée, largement inspiré de ses proches. Une œuvre très personnelle qui tend vend l’universel. «Tout le monde me dit y reconnaître sa famille… sauf la mienne!»

Kahn, 53 ans, affiche sa gouaille habituelle. Réponses courtes et incisives avec un sourire en coin, il se prête à l’exercice obligé de l’entrevue de promotion. Avec 11 longs métrages au compteur, dont Une vie meilleure (2012) et l’excellent La prière (2018), le réalisateur en a vu d’autres. Il faut seulement lui laisser le temps de se réchauffer un peu.

Il nous confiait, il y a huit ans, sa trouille de faire l’acteur pour Alyah, d’Eli Wajeman. Ça lui a passé, constate-t-on, puisqu’il a joué dans plus d’une demi-douzaine de longs métrages depuis, dont Cold War de Paweł Pawlikowski. Il rigole : «Ça va mieux, merci docteur!» Mais beaucoup moins en amorçant le tournage de Fête de famille où il se retrouvait devant et derrière la caméra pour la première fois.

«J’ai eu très peur, comme metteur en scène, que le film m’échappe. Je me suis dit : “comment je fais faire avec les deux.” Mais une fois que ça a commencé, toutes les peurs se sont évanouies.»

Consciemment ou pas, Kahn a convié sur le plateau deux acteurs qui sont aussi réalisateurs : Bercot (La tête haute) et Macaigne (Pour le réconfort). «On a un peu des statuts comparables. On n’en a pas parlé. Par contre, ça a fabriqué quelque chose de très fraternel entre nous. Comme je jouais, on était au même niveau. Il y avait beaucoup de liberté dans les propositions, et en même temps beaucoup de respect, un respect de ne pas empiéter sur le terrain de la mise en scène.»

La chose coulait moins de source avec la grande Deneuve. Mais le scénario l’a convaincu. «Elle a dit oui, très, très vite. Incroyable, non?»

Le positif de la maladie mentale

Fête de famille se déroule dans une famille réunie à la campagne pour l’anniversaire d’Andréa (Deneuve). Claire (Bercot), disparue depuis trois ans, réapparaît. Et bouleverse leur fragile équilibre.

Cédric Kahn se glisse dans la peau du très strict Vincent, homme BCBG qui détonne au milieu de ces doux excentriques. On s’étonne : «Il est en effet très loin de moi, mais je me moque d’un de mes traits de caractère assez puissant, une tendance à vouloir incarner l’ordre, une forme de rigidité.»

Dans cette comédie grinçante, c’est plutôt Vincent Macaigne qui joue son alter ego, cinéaste expérimental manqué, mais passionné, et éternel ado. «Ça m’amusait d’évoquer la place d’un artiste dans la famille, surtout d’un artiste pas très respecté. J’ai exagéré : dans ma famille, tout le monde se moque de tout le monde. Il y a beaucoup d’ironie. Sauf la maladie de [Claire], que j’essaie de raconter très sérieusement. Il y a comme un film sérieux caché dans un film comique. C’était vraiment le défi de ce long métrage.»

Alors qu’au cinéma la question de la santé mentale est souvent abordée de façon très dramatique ou désopilante, Fête de famille adopte une approche mesurée qui essaie de dédramatiser. «Ce que j’ai pu vivre dans ma vie, je pense que c’est tragi-comique. Il n’y a pas que des choses négatives dans la maladie mentale. Il y a aussi beaucoup de sensibilité, de liberté, de fantaisie… et de choses cocasses! «Dans ma famille, on est capable d’affronter des choses tragiques et d’en rire. Je voulais montrer une famille comme ça, avec des personnages féminins très forts. Elles sont comme ça, les femmes de ma famille. C’est pas de ma faute, dit-il mi-figue, mi-raisin. […] J’essaie d’être zen.»

Réalité et fiction sont intimement liées dans ce récit. «Je voulais aussi montrer que la fiction est comme une bouée de sauvetage, une sorte de réponse à la folie. Quand une situation est trop difficile, on écrit, on peint, on fait des films. Tout le monde dans cette famille est un peu artiste pour échapper à la réalité.»

L’équilibre de sa démarche s’avère délicat. Le réalisateur respecte les règles du théâtre classique (unité de temps, de lieu et d’action) et le récit s’y déroule en trois actes.

«C’est ce qui m’a permis de le faire. Sinon, j’aurais été un peu effrayé par la matière. Ce cadre très strict m’a donné beaucoup de liberté à l’intérieur. Pour moi, la famille est comme une pièce de théâtre. Chacun enfile son costume et joue son propre rôle.»

Certains avec plus d’application que d’autres : Andréa surtout, qui refuse de regarder la vérité en face concernant sa fille aînée. «Le problème finit par lui sauter à la figure. C’est comme la mer. Elle monte, elle monte et on ne peut pas l’arrêter.»

Et pourquoi ce déni? «C’est une question de survie.»

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance.

Director Cedric Kahn poses at a photo-call for the film 'The Prayer' during the 68th edition of the International Film Festival Berlin, Berlinale, in Berlin, Germany, Sunday, Feb. 18, 2018. (AP Photo/Markus Schreiber)