Agnieszka Holland avec James Norton, l'interprète de Gareth Jones.
Agnieszka Holland avec James Norton, l'interprète de Gareth Jones.

Agnieszka Holland : dévoiler les horreurs du Stalinisme

Agnieszka Holland a souvent évoqué l’Holocauste dans ses films — dont son plus connu Europa Europa (1990), nommé aux Oscars. À un certain moment, la réalisatrice née en Pologne a eu le goût de sortir de cet «océan de misère». Jusqu’à ce qu’on lui propose le scénario de Mr Jones, qui raconte comment un jeune journaliste réussit à dévoiler la famine qui a fait des millions de morts en Ukraine en 1932-1933 alors que l’Union soviétique se retrouvait sous le joug de Staline.

Le long métrage inspiré des trépidations de Gareth Jones lève le voile sur un crime contre l’humanité — l’Holdomor — qui demeure largement méconnu. Le gouvernement soviétique détournait la production de grains pendant que les Ukrainiens mouraient de faim. Le Soleil a rejoint par téléconférence la cinéaste de 71 ans à son domicile de Bretagne pour un entretien qui s’est déroulé en français.

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Q Est-ce que vous pouvez nous expliquer la genèse de ce film?

R Andrea Chaloupa m’a envoyé son scénario, très personnel. C’est une journaliste américaine avec des origines ukrainiennes, dont le grand-père était survivant de l’Holdomar. Il a aussi témoigné devant le Congrès américain lorsque celui-ci a décrété que c’était un crime contre l’humanité. Je reçois beaucoup de scénarios à propos des génocides. Je les lis toujours avec beaucoup de réticences et sans grand enthousiasme. Parce que si vous acceptez, ça signifie que vous allez passer quelques années de votre vie dans cette réalité.

Mais je trouvais le scénario d’Andréa très fort. Pas tellement à cause du sujet, même si je trouve que les crimes staliniens sont pratiquement oubliés et qu’ils ne sont pas entrés dans la conscience globale comme ceux d’Hitler. Mais comme j’ai vécu une bonne partie de ma vie sous le régime communiste en connaissant assez bien l’histoire des copains criminels de ces régimes, pour moi, c’est une grande injustice, et je déplore qu’on ne puisse pas tirer de leçons des conséquences d’une telle idéologie. Mais ce qui m’est apparu très actuel, ce sont les questions sur le rôle et les devoirs des journalistes, à l’heure des fake news et leur amplification par les médias sociaux, surtout dans les endroits où des gouvernements tentent de manipuler l’opinion.

Q On peut aussi tracer des parallèles entre ce qui s’est produit à l’époque et le conflit armé qui couve depuis 2013 dans l’est de l’Ukraine (la guerre du Donbass).

R L’Ukraine est encore le champ de batailles nationalistes et idéologiques, c’est vrai. Mais ce passé est un sujet extrêmement émotionnel pour les gens. Ils ne pouvaient en parler et les survivants ressentaient une sorte de honte. C’est un trauma qui empoisonne toujours leur vie. La guerre du Donbass et le succès d’une certaine façon de [Vladimir] Poutine dans celle-ci et son prolongement vient du fait que la majorité de la population ukrainienne de cette région a été anéantie par la famine. La partie ouest, à l’époque, appartenait à la Pologne. La majorité des habitants [du Donbass] maintenant est russe.

Q En regardant le film, on peut évidemment se demander jusqu’à quel point votre scénariste et vous avez respecté la réalité de la vie de Gareth Jones ou si vous vous en êtes librement inspirées?

R C’est assez exact. On ne sait pas grand-chose sur la vie de ce jeune homme décédé avant d’avoir 30 ans, probablement assassiné par les agents du KGB [le NKVD à l’époque]. Son entrevue avec Hitler [en 1933] et l’article où il prévoyait ce qui allait se passer, dont plusieurs dirigeants politiques se moquaient, c’est vrai. Son voyage en Union soviétique et en Ukraine est tout à fait vrai. Le personnage d’Ada Brooks est une construction de plusieurs personnes. La façon dont il est sorti d’Ukraine est un peu différente, mais toutes ses actions et leur signification, c’est vrai. Le reste ce sont de petites modifications dramaturgiques.

Q Et le fait que son périple en Ukraine et son article sur la famine auraient inspiré George Orwell à écrire La ferme des animaux?

R On ne sait pas s’ils se sont rencontrés, mais, en même temps, c’est très probable. Ils étaient du même âge, ils s’intéressaient aux mêmes sujets, avaient le même agent littéraire, des amis communs, mais il n’y a pas de trace à part quelques lettres et son carnet de voyage. Comme il n’avait pas d’enfants, ce sont ses grands neveux qui ont perpétué sa mémoire. Mais on connaît peu de choses de lui.

Q Vous avez tourné en Ukraine, en plein hiver. Est-ce que ça a été difficile?

R Oui et on a commencé par ça en plus. Je savais que si la partie ukrainienne n’était pas forte, le film ne fonctionnait pas. Mais on a eu l’impression de se retrouver en Sibérie ou au nord du Canada. Avec les changements climatiques, c’est habituellement assez doux. On avait de la neige jusque-là [jusqu’au cou, montre-t-elle d’un geste de la main]. Il faisait -15oC, -20oC. James [Norton, qui joue Gareth Jones] arrivait de Londres. Comme il a été catapulté dans cette réalité, dépaysé et isolé, je crois que ça a beaucoup aidé.

Q La première mondiale de Mr Jones s’est déroulée à Berlin en 2019, vous avez même présenté Charlatan à celle de février dernier. Certains cinéastes ont leurs entrées à Cannes, mais on dirait que vous avez une relation privilégiée avec la Berlinale?

R (rires) Berlin a toujours été accueillant avec moi. Et mes films sont prêts à ce moment, c’était le cas de mes quatre derniers films en tout cas. Cannes, vous savez, n’est pas très accueillant pour le genre de cinéma que je fais. Et c’est toujours un boy’s club. Même quand ils essaient de changer, ça ne marche pas très bien. Mais c’est bizarre d’avoir vécu le mois de mai sans le nouveau cru de Cannes.J’espère que la COVID ne tuera pas le cinéma indépendant. C’est très difficile aussi pour les cinémas.

Q Oui, d’ailleurs votre film ne sort pas en salles en Amérique du Nord, mais en vidéo sur demande…

R Je pense que la vidéo sur demande va devenir le lieu principal de distribution. Il y a des avantages et des désavantages. Moi, la dernière fois que j’ai vu mon film, c’était à l’avant-première à Paris. La fermeture des salles est arrivée trois jours avant sa sortie… Il va prendre l’affiche à la fin du mois, mais on ne sait pas comment ça va se passer. Cette avant-première était dans une grande salle et c’est un autre film quand on le voit sur un grand écran. Mais, bon, de plus en plus de gens regardent le cinéma à la maison. Et de plus en plus des séries que des films…

Q Travaillez-vous tout de même sur un nouveau long métrage?

R Pas en ce moment. J’essaie de trouver un sujet qui va être à la hauteur de mes ambitions pour traduire la réalité actuelle. Mais ce ne sera pas cette année ni l’an prochain. Normalement, je fais une nouvelle série pour Apple, tournée à Paris, si c’est possible avec la pandémie. Si ça réalise, ça va me prendre jusqu’au printemps prochain. Sinon, j’aurai devant moi un moment de liberté pour me concentrer sur mon prochain long métrage.