Virée estivale au CNE

Un sculpteur de verre, une peintre et un photographe: les visiteurs du Centre national d'exposition (CNE), à Jonquière, auront des oeuvres bien diversifiées à admirer lors d'une virée gratuite cet été dans les galeries au sommet du mont Jacob, ouvertes tous les jours de 10h à 18h. Coup d'oeil sur le travail de Giuseppe Benedetto, Agnès Riverin et Pierre Blache, qui sera présenté jusqu'en septembre.
Giuseppe Benedetto, sculpteur avant d'être souffleur
<p>Giuseppe Benedetto expose au CNE jusqu'au 18 septembre.</p>
Plusieurs connaissent l'artiste Giuseppe Benedetto pour son atelier de souffleur de verre à La Baie, mais son exposition Rétrospective 1976-2016 est une belle occasion pour découvrir son travail de sculpteur et de peintre.
«Je n'étais pas prêt à faire une exposition sur ma carrière. Je me trouve trop jeune. Le CNE m'a surpris!», confie l'Italien d'origine, rencontré dans la salle à travers ses oeuvres plus et moins récentes. Certaines remontent même jusqu'à ses années d'études.
Quand M. Benedetto est arrivé au Québec en 1967 à 16 ans, il était clair qu'il voulait intégrer une école d'art. Il lui fallait avant tout apprendre le français pour obtenir son diplôme secondaire. Il se rappelle encore les livres qu'il a étudiés durant tout un été pour être accepté.
L'artiste a gardé la même motivation pour monter cette exposition lorsqu'elle a été confirmée en février, puisqu'il avait plusieurs projets en tête qu'il voulait présenter au public. «Depuis la nouvelle, j'ai travaillé sept jours sur sept», assure-t-il.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir plusieurs oeuvres datées de 2016. L'exposition se visite dans le sens des aiguilles d'une montre, d'aujourd'hui aux débuts artistiques de Giuseppe Benedetto.
À l'entrée, une sculpture alliant bois, métal et verre rappelle les tours jumelles de New York. Sur le mur, neuf assiettes colorées aux formes et grosseurs diverses composent une intéressante fresque. «C'est une idée que j'avais depuis longtemps. Je vais l'exposer dans mon atelier après. C'est une oeuvre personnelle, un peu égoïste, mais en même temps plus de personnes peuvent en profiter», indique le souffleur de verre.
Plus loin, on remarque un triptyque de tableaux floraux, qui intègrent une réplique en verre de la rose ou de la tulipe en vedette. «Mélanger peinture et soufflage, c'est quelque chose d'innovateur», croit Giuseppe Benedetto.
Lui-même s'inspire souvent d'un médium pour créer une oeuvre dans un autre. «Dans ma pratique, on fait beaucoup de vases colorés. Je peux reprendre des parties pour composer un tableau abstrait. Parfois, je peins spontanément et c'est le contraire, je souffle le vase après.»
La spontanéité est une clé dans sa démarche artistique, tout comme le temps. Il peut être vu selon l'usure des matériaux, la mémoire et les souvenirs, ou celui qu'il faut pour réaliser une oeuvre, un peu pour le verre soufflé et beaucoup pour la pierre sculptée.
«Je veux laisser une trace», avoue Giuseppe Benedetto, qui a un fort désir de protéger la nature. On retrouve plusieurs bélugas et harfangs des neiges parmi ses oeuvres. Il se félicite que son atelier, devenu premier économusée de la région en 2004, fonctionne presque totalement à l'électricité, même si les fours pour la préparation du verre sont très chauds.
L'importance de l'école
Enseignant en arts durant 34 ans au secondaire, Giuseppe Benedetto se trouvait alors «dans son élément». Lui-même a complété une maîtrise à l'Université du Québec à Chicoutimi en 1994 pour pouvoir produire et explorer plus. On peut voir une partie de son projet final dans la salle, un cercle de colonnes et de roches qui mélangent la pierre, le verre et l'air. Même l'espace devient matière pour le passionné de philosophie, et les colonnes, récurrentes dans l'exposition, représentent un moyen de mettre en valeur des produits conscients ou non de la société.
On s'étonnera de voir qu'à ce moment, il utilisait du grossier verre industriel, puisqu'il n'avait pas perfectionné sa technique de soufflage. «La première année, j'ai tout jeté», se rappelle Giuseppe Benedetto.
La rétrospective est presque complète. Il ne manque que les bijoux travaillés avec des pierres fines et semi-précieuses, à voir à l'atelier Touverre.
D'ombre et de lumière
<p>Les oeuvres de l'exposition <em>Je n'ai plus peur de l'eau</em> sont harmonieuses, comme des variantes des mêmes sujets. </p>
Dans Je n'ai plus peur de l'eau, la Chicoutimienne d'origine Agnès Riverin propose des mises en scène de bateaux, d'oiseaux et de tubes de peinture qui prennent une tournure dramatique et saisissante sous l'effet du paradoxe entre la lumière et la noirceur des tableaux.
À l'entrée, c'est d'abord l'obscurité qu'on remarque. Même la salle est sombre, mais des lampes savamment placées mettent l'emphase sur le sujet des oeuvres. Le noir les domine, mais des jaunes et des bleus apaisants sèment un peu de clarté.
Des navires qui semblent surgir de la brume, des tubes dont on a extrait toute la matière colorée et des volatiles qui paraissent gésir sur la plage sont récurrents et évoquent la mort. Surtout Rouge pic-bois, où des rares pigments vermeils choquent comme la vue du sang. Agnès Riverin tente «d'extérioriser l'inexprimable».
L'artiste a parsemé ses oeuvres de vers cachés sous la peinture, et en s'approchant on peut lire des phrases telles «La noirceur s'épanouit dans la dérive du passage» ou «Notre corps parle-t-il la mémoire de l'autre». Le visiteur peut ainsi aller plus loin dans sa réflexion.
<p>Agnès Riverin réalise ses tableaux, comme <em>La dérive du passage</em>, à l'acrylique sur panneau de bois.</p>
«Au coeur d'une superposition de points de vue, les éléments figuratifs et littéraires sont l'effet miroir d'un temps à un autre», décrit Agnès Riverin, pour qui la mémoire est au coeur de la démarche artistique.
Petit souvenir des origines de la peintre, un bateau de la Canada Steamship Lines, le Tadoussac, navigue dans les eaux d'un des tableaux. Peut-être justement une image du deuil métaphorique de l'enfance que Agnès Riverin voulait explorer.
Au fond de la salle, des estampes numériques reprennent les mêmes thèmes. Ce qui ressemble à une lune ou un hublot s'y découpe sur plusieurs. La noirceur est encore présente, mais elle a plus des allures de ciel étoilé, et le mélange des textures est intéressant.
Agnès Riverin habite maintenant à Montréal et a, au cours de sa carrière, intégré plusieurs de ses projets à l'architecture.
Quand les murs parlent
<p>Vous ne regarderez plus les façades et les parois de la même façon après avoir vu les agrandissements de <em>L'éloquence des murs.</em></p>
Après avoir vu les photographies de Pierre Blache, vous ne regarderez plus les façades et les parois de la même façon. Les agrandissements de L'éloquence des murs vont jusqu'à raconter des histoires à ceux qui savent les décrypter.
Les huit impressions sur toile en noir et blanc forment au premier regard une salle dépouillée, mais celle-ci se remplit bientôt d'images. Que ce soit une montagne terreuse au sommet enneigé, le regard sournois de deux renards ou l'écorce tachetée d'un arbre, l'imagination du visiteur peut se déployer. Tellement qu'on se demande s'il s'agit réellement de murs. C'est après avoir distingué ce qui apparaît comme la tête d'une vis, la forme d'une poignée et un treillis découvert par l'usure qu'on se le confirme.
<p>Les oeuvres <em>La montagne imaginaire</em> et <em>La vieille ville</em> sont un bel exemple du côté plus figuratif et de l'autre plus abstrait de l'exposition de Pierre Blache.</p>
Le photographe a réalisé ces clichés en 2013 et 2015 au cours de voyages. Des titres d'oeuvres comme Derrière la forêt de Stèles, Quartier Spagnoli, Trastevere et Villa Doria Pamphilj évoquent des lieux de Chine et d'Espagne. L'artiste s'imprègne des marches dans les rues, les ruelles et les quartiers populaires. Il a aussi été en résidence au Centre Sagamie à Alma cette année.
«Je recherche des images où la perception du spectateur balance entre l'évocation d'un monde étrange et ce qui est vraiment donné à voir, écrit Pierre Blache. Ce n'est qu'à force de patience, de déambulations improvisées et par une attention toute particulière que je découvre l'existence de ces surfaces décaties. Si chaque tournant peut nous dévoiler leur existence, il peut tout aussi bien en garder jalousement les secrets.»
En sortant de l'exposition, on ne sait toujours pas si les murs ont des oreilles, mais on a l'impression qu'ils en disent beaucoup.