Une monnaie pour la région

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean pourrait-il posséder sa propre monnaie, à défaut de constituer un État souverain? Ceux qui jugent cette hypothèse farfelue devraient joindre l'utile à l'agréable et visiter la jolie région des Berkshires, située à l'ouest du Massachussetts.
Ses petites villes nichées dans un décor montagneux abritent des trésors comme le Musée Norman Rockwell, l'endroit idéal pour apprivoiser l'oeuvre de cet illustrateur. Les amateurs de musique classique ne sont pas en reste, grâce à la programmation estivale de Tanglewood. Cette école de réputation internationale offre d'excellents concerts. On part de New-York pour y assister.
Au fil d'une promenade dans Stockbridge, le village-musée au charme irrésistible, l'observateur attentif découvrira l'existence d'une attraction d'un genre différent: les BerkShares. Cette monnaie a été créée en 2006, sous la supervision du Schumacher Center for New Economics, et peut être utilisée dans près de 400 places d'affaires établies dans le comté de Berkshire.
Cinq banques sont associées au projet et vendent des billets de BerkShares (en fait, des parts converties en billets) aux résidents qui souhaitent encourager l'économie locale. Ils payent 95 cents et reçoivent l'équivalent d'un dollar, ce qui représente un rabais de 5% à chaque fois qu'une transaction est conclue dans l'un des commerces participants.
Les billets sont beaux et mettent en valeur des personnalités de la région telles que Norman Rockwell et l'auteur du roman Moby Dick, Herman Melville. On en a émis pour 1 million $, mais comme ils circulent beaucoup, les banques évaluaient à 4,3 millions $, l'automne dernier, le volume des BerkShares émanant de leurs succursales.
Appartenance
Dans une entrevue accordée au réseau PBS, la responsable du programme, Alice Maggio, a raconté que la valeur de BerkShares demeure stable. C'est parce qu'elle est fondée sur l'économie réelle, celle des produits tangibles, des services dont tout un chacun peut apprécier la réalité, par opposition à l'économie de casino qu'affectionnent les firmes de Wall Street.
C'est comme si la communauté investissait dans les commerces locaux, qui renvoient l'ascenseur en faisant économiser leurs clients. Il y a plus d'argent qui reste dans la région puisque les chaînes comme Wal-Mart et McDonald's, par exemple, estiment que leur modèle d'affaires ne fonctionne qu'avec les billets verts de l'Oncle Sam. Ça aide le siège social à siphonner les profits.
Après huit ans, les BerkShares ont fait leurs preuves et suscité l'intérêt de la presse nationale. Ce programme sert même de référence à d'autres régions qui entendent favoriser l'achat chez soi. C'est là que la question mérite d'être posée: pourquoi pas au Saguenay-Lac-Saint-Jean?
Les modalités pourraient être différentes, mais qui osera dire que le besoin de dynamiser l'économie locale n'est pas d'actualité? C'est ainsi qu'à Saint-Félicien et Roberval, on cherche à fidéliser les Amérindiens d'Objedjiwan, qui sont tentés de magasiner à Val-d'Or. On sait également qu'à La Baie, la trame commerciale s'est fragilisée. De vieilles institutions ont rendu l'âme.
À Chicoutimi aussi, les établissements appartenant à des intérêts locaux font face à des vents contraires. Plusieurs ont dû quitter Place du Royaume à leur corps défendant, tandis que l'écosystème du centre-ville demeure fragile. Même quand ça va mieux, comme c'est le cas présentement, assurer la pérennité constitue un défi.
Les esprits chagrins répondront que les campagnes d'achat chez soi tiennent du folklore. Ils parleront du dollar béginois, de la promotion Ti-Jean le voisin, lancée dans l'ancienne ville de La Baie. Il y a aussi une frange de la population qui ne jure que par les chaînes. Elles n'ont pas d'âme, mais certains semblent croire que si c'est "big", c'est forcément mieux.
Justement, un autre avantage des BerkShares se rapporte au sentiment d'appartenance qui en constitue le fondement. Si nous sommes aussi fiers que nous aimons le croire, nous n'aurons aucune peine à justifier la création d'une monnaie bleue. Ce sera aussi bon pour notre moral que pour l'économie.