Réjean Ducharme

Une leçon de vie bien québécoise

CHRONIQUE / Le décès de l'écrivain Réjean Ducharme, plus tôt cette semaine, a remis à l'avant-plan l'un des côtés les plus sympathiques de notre société. Les médias ont dû recourir à de très vieilles photographies pour illustrer cette nouvelle, en effet, ce qui découlait du désir de cet immense personnage de se tenir loin des réflecteurs.
Son succès précoce en tant que romancier, d'autant plus impressionnant qu'il était marqué du sceau de la maison Gallimard, pourrait se comparer à celui d'un Xavier Dolan au cinéma. Idem pour les chansons créées par Robert Charlebois, si modernes pour l'époque et dans lesquelles tout bon Québécois pouvait se reconnaître.
C'était suffisant pour nourrir la curiosité du public, sauf que les médias ont, pour une fois, fait un pas de côté. Prenant acte du désir de Réjean Ducharme de se montrer discret, ce qui tenait moins à une coquetterie d'artiste qu'aux exigences découlant d'une certaine fragilité, leurs représentants n'ont pas cherché à le photographier, ni à lui parler. Ils l'ont laissé tranquille, se contentant d'évoquer sa vie en pointillé, tout en rappelant l'importance de son oeuvre.
Les journalistes expérimentés savaient pourtant où le trouver, du moins, c'est ce que certains laissaient entendre. Mais qui voulait s'attirer l'opprobre de la profession pour l'amour d'un scoop faisandé? Dans notre société tricotée serrée, ça aurait été mal vu, alors qu'aux Etats-Unis, pas plus loin qu'au New Hampshire, ils ont été nombreux, les journalistes et photographes qui ont arraché un bout de l'intimité de J. D. Salinger, l'auteur de L'attrape-coeurs.
Lui aussi portait en lui une fêlure, probablement accentuée par son service en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Or, ni sa fortune, ni sa décision de vivre loin des grands centres, n'ont empêché des images floues de circuler, certaines captées lorsqu'il allait chercher son courrier au bureau de poste de Cornish, d'autres sur sa propriété. Si Salinger avait connu Ducharme, beaucoup moins fortuné, mais moins harassé, peut-être l'aurait-il envié.